C'est avec sérénité qu'il faut attendre le résultat du référendum en Irlande sur le Traité de Lisbonne. Les Irlandais ont été amplement informés des enjeux, le débat a été davantage approfondi que dans des occasions précédentes. Les votants savent qu'ils vont choisir entre: a) une intégration européenne renforcée et plus efficace ; b) des liens moins étroits, avec des ambitions réduites et des politiques communes affaiblies. À eux de décider. Quelques remarques.
1. Les autorités et les forces pro-européennes en Irlande ont raison de maintenir un climat d'alerte en soulignant que le résultat est loin d'être acquis. Il faut éviter que les partisans du «oui» s'endorment et que, par indolence ou par excès de confiance, ils cèdent à la tentation de la paresse.
2. Il doit être clair pour tous qu'il n'y aura pas de troisième fois. Une nouvelle renégociation est exclue. En cas de rejet par un pays, la «formule Verhofstadt» deviendrait incontournable: accepter l'Europe à deux vitesses. Les pays déterminés à avancer devraient se réunir très rapidement et reprendre entre eux le Traité de Lisbonne, tel quel, sans rien renégocier (sauf les adaptations techniques et juridiques indispensables). Le traité actuel restera valable, sans innovations institutionnelles et en renonçant aux financements communs significatifs pour l'agriculture et pour la politique structurelle, ainsi que le Royaume-Uni le réclame depuis longtemps. On ne fait pas l'Europe intégrée avec qui n'en veut pas ; mais ceux qui la rejettent ne pourront pas interdire aux autres d'innover entre eux et de maintenir la solidarité.
3. Les deux catégories de partisans du «non». Il y a ceux qui ont des raisons logiques de voter « non » et ceux qui se trompent. Ils ont raison de s'opposer au nouveau traité ceux qui refusent une Europe intégrée et solidaire, qui contestent la mise en commun de compétences nationales, qui s'efforcent depuis toujours de détruire la politique agricole commune, qui souhaitent réduire le budget européen. En une phrase: ceux qui acceptent la coopération intergouvernementale mais rejettent l'intégration et la méthode communautaire. Pour eux, le Traité de Lisbonne (et même ce qui déjà existe) va trop loin et on comprend qu'ils le rejettent.
Ils ont tort, en revanche, ceux qui votent contre parce qu'ils n'aiment pas tel ou tel aspect du Traité de Lisbonne, voudraient en modifier une disposition, trouvent insuffisant tel ou tel article. Dans une Europe composée de 27 pays, et encore en expansion, personne n'aura jamais entière satisfaction sur tout.
Les deux attitudes. Face aux divergences ponctuelles ou aux déceptions de détail, il y a l'attitude noble et la mesquine. L'attitude noble a comme chef de file Jacques Delors, qui déjà à propos du projet constitutionnel avait déclaré: le résultat n'est pas l'Europe dont j'avais rêvé et pour laquelle je me suis battu toute ma vie, mais je voterai oui parce que le nouveau traité comporte des progrès pour la démocratisation, le fonctionnement institutionnel, l'efficacité de l'Union.
L'attitude mesquine est celle de qui vote contre parce qu'on ne retrouve pas telle disposition, par exemple la « taxe Tobin», comme si les mesures d'application pouvaient figurer dans un traité, alors qu'elles font partie de l'application et dépendent donc des résultats des élections (nationales et européennes). Lorsque les positions différent, pourquoi un traité presque constitutionnel (même s'il en a perdu en chemin la forme et les symboles) devrait-il donner raison a priori à l'un plutôt qu'à l'autre ? À la mesquinerie et au manque de logique s'ajoute souvent une forte dose de mauvaise foi. Par exemple, pour les «services d'intérêt général», le Traité de Lisbonne introduit le principe des financements publics pour assurer le «service universel», ce qui ouvre la voie à toutes les évolutions. En outre, le Parlement est associé à la gestion de la politique agricole.
Illogique. Ces considérations dépassent le cas irlandais. Mais l'Irlande connaît quelques cas difficiles à comprendre. Par exemple, l'orientation des organisations agricoles à préconiser le «non» à cause…de la position de l'UE dans les négociations commerciales mondiales du Doha round. En réalité, l'UE s'oppose avec vigueur aux mesures qui entraîneraient la fin de l'agriculture en Europe (seuls le Royaume-Uni et la Suède étant clairement dans l'autre camp), et c'est une question ponctuelle qui sera réglée d'ici quelques semaines, avant que le nouveau traité ne soit en vigueur ! D'après les dernières indications, cette position absurde a été abandonnée: les deux principales associations d'agriculteurs du pays (IFA et ICMSA) ont invité leurs membres à voter oui (voir notre bulletin n° 9675), en faveur et en défense de l'agriculture européenne.
C'est symbolique, et encourageant pour le vote de jeudi. Je crois à une victoire assez nette du «oui». Si toutefois ce n'était pas le cas, l'UE s'efforcera d'avancer sans les pays qui choisissent une autre voie.
(F.R.)