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Bulletin Quotidien Europe N° 9657
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Vers un changement radical des relations entre l'UE et l'Afrique ? Des Evolutions récentes renforcent cette impression

Un tournant historique. Les relations entre l'UE et l'Afrique sont peut-être arrivées à un tournant. Les liens resteront forts, mais en perdant la nature tout à fait spéciale qui les a caractérisés depuis la naissance de la Communauté européenne. Les pays européens interviendront moins dans les affaires internes des pays africains et ces derniers accentueront leur autonomie et leur susceptibilité. L'Europe aura moins de droits, mais aussi moins de devoirs. Le mouvement en ce sens n'est pas entièrement nouveau. Au fur et à mesure des élargissements de l'UE, le nombre augmentait des États membres qui n'avaient jamais eu de relations coloniales avec l'Afrique, et certains parmi eux ne cachaient pas qu'ils auraient préféré une politique européenne uniforme à l'égard de ce qu'on appelait à l'époque le «tiers monde». A présent, le mouvement en ce sens s'accentue et s'accélère pour des raisons à la fois politiques et économiques.

Les pays africains sont logiquement jaloux de leur indépendance assez récente, ils défendent leurs intérêts et ils resserrent les liens avec d'autres parties du monde, que ce soient les États-Unis ou plus récemment la Russie et surtout la Chine. De leur côté, les pays européens ont senti que leur poids diminue. L'Italie, le Portugal, la Belgique et en bonne partie la Grande-Bretagne avaient déjà fait leur deuil de l'influence spéciale d'autrefois, et la France semble aller dans la même direction. La nouvelle attitude ne résulte pas seulement de la perte d'influence, mais aussi de l'intention d'être moins impliqués dans les affaires internes des pays africains, de renoncer à soutenir l'une ou l'autre force politique sur place. Les interventions de ce genre sont de moins en moins acceptées par les pays intéressés (c'est normal) et elles ont souvent des conséquences négatives. Le Royaume-Uni a été impuissant face à des évolutions qu'il aurait souhaité éviter, la France s'est trouvée impliquée dans des situations difficiles ou équivoques.

Deux exemples tout récents me paraissent emblématiques de cette évolution: a) les polémiques renouvelées autour des Accords de partenariat économique (APE) entre l'UE et les groupements régionaux africains ; b) les péripéties de la mission de trois ministres belges dans la République du Congo (RDC).

Le refus congolais. Le ministre des Affaires étrangères de Belgique a choisi à Kinshasa la franchise, le franc-parler. Conduisant un groupe de trois ministres, Karel de Gucht a prononcé devant le président Kabila ce que l'envoyée spéciale du Soir, Colette Braeckman, a qualifié de « propos peu amènes, livrés dans une forme inhabituelle», en lisant un texte «extrêmement virulent». Après avoir souligné la nécessité d'une exploitation transparente des ressources minières congolaises, le ministre a dénoncé les privilèges fabuleux de certains et «la farouche résistance au changement opposée par ceux qui n'hésitent pas à sacrifier le bien-être de la population à leur enrichissement personnel ». Un nouveau partenariat doit donner «la priorité à la lutte contre la corruption, l'amélioration de la gestion, la transparence et la sécurité juridique. »

Joseph Kabila a rejeté non seulement le ton («beaucoup d'arrogance, comme si nos visiteurs venaient ici pour nous donner des leçons») mais aussi le fond du message belge: « La Belgique doit se décider à propos du type de relations qu'elle souhaite entretenir avec la RDC. Soit de bonnes relations de partenariat adulte avec un Etat souverain et indépendant, soit des relations de maître à esclave (…) Il existe ici un pouvoir légitime. » Et le président a cité deux exemples, l'un politique et l'autre économique, de ce que son pays réclame: a) la suppression «du poste de rapporteur pour les droits de l'Homme. Nous avons demandé que ce poste ne soit pas reconduit. L'Etat congolais n'est-il pas souverain ? (…) Je refuse qu'une sorte de tutelle continue à s'exercer sur nous »; b) les relations avec la Chine: « Je ne vois pas pourquoi on empêcherait la RDC de décider des initiatives pour prendre son envol. On a besoin d'hôpitaux, de l'accès aux soins pour tous, des écoles, il faut créer des emplois. L'option chinoise a été prise, c'est tout à fait irréversible ».

Le cas congolais est symptomatique non pas seulement parce que la RDC a conclu avec la Chine des accords étendus et spectaculaires et qu'elle est l'un des pays africains les plus riches en matières premières, mais aussi parce que M. Kabila préside actuellement la Communauté des États d'Afrique centrale et développe à ce titre une vaste activité diplomatique (visites en Afrique du Sud, en Inde, au Conseil de sécurité de l'ONU) et il s'est référé lui-même à d'autres pays africains, aussi bien du point de vue politique («Je sais qu'en Angola, en Afrique du Sud, en Tanzanie, au Soudan et ailleurs, si la délégation belge portait un message comme elle l'a fait ici, elle aurait été chassée. C'est la dernière fois que j'ai accepté de recevoir une délégation porteuse d'un tel message ») qu'économique: « Afrique du Sud, Angola, Congo-Brazzaville et tant d'autres ont déjà conclu des contrats avec les Chinois, et ils commencent à se développer à une vitesse incroyable ».

M. Kabila n'exprimait donc pas un état d'âme purement congolais mais largement partagé. Certes, les excès verbaux de part et d'autre ne doivent pas toujours être pris à la lettre, et les angles peuvent être arrondis. En commentant ses reportages au Congo, Colette Braeckman a tenu compte du double aspect de ce qu'elle avait vu et entendu à Kinshasa: « L'état des infrastructures est pire que jamais. Les parlementaires se sont octroyés une indemnité mensuelle de 6.000 dollars et dotés chacun d'une jeep tout terrain qui les aidera à traverser une ville effondrée, tandis que tous les hommes d'affaires assurent que, plus que jamais, les divers ministres fonctionnent à coups d'enveloppes et dépensent en procédures d'urgence, sans aucun contrôle.» Mais en soulignant aussi «l'œuvre législative accomplie à la Chambre et au Sénat et la bonne tenue de ces deux assemblées où cohabitent des gens qui, naguère, se battaient les armes à la main.» Sans oublier les responsabilités de l'autre partie, comme les retards de l'aide occidentale promise (celle de l'UE y comprise).

Relance de l'offensive contre les APE. La seconde évolution frappante concerne la relance de l'offensive contre les nouveaux accords envisagés entre l'UE et les organisations régionales africaines, les Accords de partenariat économique. Ces APE sont à peu près analogues pour l'Afrique et pour les deux autres régions ACP, Caraïbes et Pacifique, mais avec ces dernières les problèmes sont moindres, alors qu'avec les pays africains la situation, au lieu de se clarifier, se complique. Notre bulletin a rendu compte des opinions en présence: la défense passionnée de Peter Mandelson (selon lequel il n'existe pas d'alternative possible), l'appui convaincu de Louis Michel (qui considère ces accords comme positifs pour les pays africains, seule voie qui puisse les conduire en direction du développement économique), les réserves de plusieurs gouvernements africains et d'un nombre élevé de parlementaires européens qui estiment impossible et inéquitable de mettre en concurrence des économies encore fragiles avec l'économie européenne.

La prise de position toute récente qui m'amène à revenir sur cette question qui déterminera le contenu et la nature des relations futures entre l'Europe et l'Afrique est la position d'Oxfam International, qui, au-delà des affirmations de principe, se veut une analyse approfondie sous la forme d'un rapport (amplement résumé par Aminata Niang dans notre bulletin n° 9653). C'est un document important en raison de l'ampleur de l'analyse et du poids d'Oxfam ; le directeur général de l'OMC (Organisation mondiale du commerce) a constaté à plusieurs reprises que, dans les négociations internationales, Oxfam disposait d'un nombre d'experts supérieur à celui des fonctionnaires de l'OMC et préparait elle-même les prises de position des pays en développement. Selon ce rapport, les APE doivent être rejetés car ils provoqueraient des dommages irréversibles pour les perspectives de développement des pays ACP et frapperaient durement leurs populations. Ils lieraient les mains des gouvernements ACP en les empêchant de prendre les mesures nécessaires à la création d'emplois et de moyens de subsistance décents pour leurs populations.

Il est évident que les pays africains ont le droit de ne pas conclure les APE. Le résultat sera l'affaiblissement radical des relations UE/Afrique. Mais Oxfam ne se limite pas à dénoncer leurs effets désastreux ; elle indique aussi ce que devrait être, à son avis, le contenu des nouvelles relations entre l'UE et les ACP. Et ici c'est la démagogie la plus éhontée qui domine. Premier point, l'UE devrait ouvrir ses marchés à tous les produits ACP sans demander la réciprocité. Or, c'est bien ce que l'Europe a fait depuis le commencement, en garantissant en outre une « préférence » aux pays associés par rapport aux autres pays en développement, alors qu'Oxfam s'est toujours battue contre les préférences tarifaires aux pays ACP, en réclamant l'ouverture généralisée du marché européen. Tout récemment encore, ce qui subsiste de préférence commerciale en faveur des bananes africaines vient d'être condamné par l'OMC. Pour sauvegarder un régime préférentiel en faveur des ACP par rapport au reste du monde, l'UE est obligée de retenir le principe de réciprocité ; mais elle le projette dans l'avenir, rien d'immédiat n'est réclamé, contrairement à ce qu'Oxfam laisse entendre. Après le système de préférences unilatérales permanent (incompatible avec les règles commerciales internationales), Oxfam réclame que l'UE fournisse un soutien financier additionnel, contraignant, prévisible, avec des déboursements rapides ; et elle devrait garantir que ses entreprises apportent dans les pays ACP des investissements de grande qualité, générateurs d'emplois décents, de compétences et de transferts de technologie. Comme il est simple d'aligner une série d'exigences qui en fait dépendent surtout non pas de l'investisseur, mais de ceux qui reçoivent l'investissement ! Et de réclamer une nouvelle expansion des dons européens au moment où la Chine fournit des prêts colossaux qui relancent la spirale meurtrière de l'endettement ! Le fait reste que le rapport démagogique d'Oxfam contribuera à faire rejeter par plusieurs pays africains les projets de M. Mandelson et de M. Michel, en faveur d'un régime commercial dont les faits prouvent l'échec (il est bien connu que malgré les préférences unilatérales, les pays ont continué de perdre du terrain sur le marché européen).

Ayant décrit l'évolution en cours, j'essayerai demain d'en tirer quelques conclusions. (F.R.)

 

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