Un redressement positif. Comment ne pas se réjouir de la redécouverte de la signification de l'agriculture ? Les risques de crise alimentaire et la crainte de ses conséquences ont conduit à une espèce de front unique positif. Les médias y consacrent des pages et pages, les analyses sérieuses et les recettes appropriées pullulent. Des personnalités et forces politiques qui jusqu'à hier avaient dédaigné toute velléité de sauvegarder l'activité agricole en Europe, s'efforcent aujourd'hui de donner l'impression d'y avoir toujours été favorables. Des Britanniques font de leur mieux pour faire oublier leurs batailles d'hier réclamant l'ouverture aux produits agricoles du monde entier, et donc la fin de la production européenne. Même le concept de l'autosuffisance alimentaire pour l'UE, hier maudit, est à présent dédouané: on peut l'évoquer sans faire l'objet de dérision et d'insultes (j'en avais fait l'expérience personnelle en milieu universitaire).
Pendant des années, la démagogie avait dominé. Au Parlement européen, même les socialistes, même les Verts, croyaient aider les pays pauvres en les encourageant à produire pour les marchés des pays riches. Et quelle indignation contre le prétendu «protectionnisme» de l'UE ! Les appels à une activité agricole couvrant l'ensemble du territoire européen étaient considérés avec compassion, tout autant que le principe déjà cité de l'autosuffisance alimentaire. Tout a changé. Des parlementaires redécouvrent même des batailles perdues en son temps faute de combattants, comme la relance des fourrages européens protéinés et le droit de l'Europe à cultiver le soja même si quelques subventions sont au départ nécessaires.
Etranges découvertes. Quant à la presse, le panorama est très vaste. Je ne citerai qu'un exemple illustre. «Le Monde», après avoir pesté des années durant contre la PAC et ses subventions, a changé de ton, ainsi qu'à première vue d'éditorialistes et de commentateurs. Le 23 avril, on y trouvait à longueur de pages des titres de ce genre: La revanche de l'agriculture, ou L'agriculture, richesse des nations. Plus une interview du commissaire européen Louis Michel sur l'indispensable révolution agricole en Afrique et un commentaire sur les négociations du Doha round à Genève (invitant à éviter un accord mondial sectoriel portant sur l'agriculture). Dans un plaidoyer chaleureux en faveur de la relance de l'agriculture vivrière en Afrique, j'ai vu enfin admise une attitude qui n'a rien de nouveau pour les lecteurs de cette rubrique, mais qui a toujours était combattue par le grand commerce, par la grande distribution et par certains organismes internationaux qui font semblant de défendre les pays pauvres. Je cite: une cause essentielle de la crise alimentaire «a été généralement oubliée: le dépérissement, notamment en Afrique, de la petite exploitation vivrière, celle qui approvisionne les marchés locaux en céréales, manioc, fruits et légumes, volaille, etc. L'agriculture traditionnelle a largement fait place à des cultures à vocation industrielle (arachide, café, cacao, coton, caoutchouc…) destinées à l'exportation, sans valeur ajoutée sur place. Cette orientation productiviste, poussée parfois jusqu'à la monoculture, a été appuyée par les bailleurs de fonds, par des politiques de coopération à courte vue, et par les gouvernements locaux toujours friands de grands projets (…) Tout cela a tourné au désastre (…) Rétablir une sécurité alimentaire durable passe par la résurrection, dans les pays en développement, de productions vivrières traditionnelles et par le soutien de l'agriculture familiale.»
La voie européenne. Ceci pour l'Afrique. Et pour l'Europe ? Le même jour dans le même journal, Nicolas Baverez, économiste et historien, indiquait: « Depuis 1992, 10% des surfaces ont été mises en jachère dans l'Union européenne (…) Il est urgent de remettre en culture les 3,5 millions d'hectares gelés, de démanteler les subventions à l'exportation qui créent des distorsions considérables au détriment des pays émergents (…), et une réelle priorité devrait s'attacher à l'harmonisation des normes, sanitaires notamment.» L'absurdité d'une Europe qui dépend des importations pour alimenter sa population n'est pas explicitement citée, mais l'auteur rappelle que l'Argentine, l'Ukraine, l'Egypte, l'Inde, le Vietnam ont introduit des quotas ou des taxes à l'exportation, et il conclut: «La planète redécouvre brutalement que l'agriculture est un secteur stratégique.»
Ce revirement est évidemment positif. La prise de conscience semble aussi profonde et universelle que celle relative aux risques climatiques (le risque alimentaire y est d'ailleurs largement lié). Mais les divergences demeurent substantielles à propos des politiques à suivre sur des points fondamentaux (biocarburants, OGM, etc.). Cette rubrique y reviendra demain.
(F.R.)