Regardons en avant. Cette rubrique s'est efforcée récemment d'indiquer les éléments positifs de la crise financière, en considérant qu'elle conduit nécessairement à introduire transparence et règles de conduite là où il n'y en avait guère. Pourquoi ne pas essayer un exercice analogue à propos de la crise alimentaire ? La vie de millions de personnes étant en jeu, l'urgence dans cette seconde crise est évidemment d'y faire face et d'en éviter les répercussions dramatiques: il n'y a pas d'aspects positifs. Mais à côté de l'obligation immédiate d'agir, il faut définir les éléments pour rebondir, créer les conditions pour supprimer de tels risques à l'avenir. Il faut tourner le dos aux comportements d'hier et fixer quelques principes et orientations pour les politiques agricoles de demain. Pour participer modestement à cet exercice, je rappelle trois principes. Dans quelques cas, ils semblent aujourd'hui évidents, presque banals ; mais ils ont été contestés ou niés jusqu'à hier, soit par ignorance soit pour donner la priorité aux intérêts égoïstes du grand commerce, de la grande distribution voire de la corruption. Voici les trois principes qui sont à mon avis prioritaires:
1. L'objectif essentiel de l'activité agricole est de satisfaire les besoins alimentaires des populations locales. Les exigences commerciales viennent après. Chaque peuple ou groupe de peuples a droit à aspirer à son autonomie alimentaire.
2. Le commerce des produits agricoles et alimentaires est, bien entendu, opportun et utile, mais dans la mesure où les autres exigences prioritaires sont satisfaites. Au-delà des besoins alimentaires locaux, ces exigences couvrent l'équilibre naturel, la biodiversité, les traditions, les paysages.
3. La concurrence sur les prix ne peut pas représenter le seul critère du commerce agricole. La qualité et la sécurité des produits sont tout autant essentielles, ainsi que le bien-être des animaux. Les règles appliquées pour des raisons valables à la production nationale deviennent totalement inefficaces si les produits importés en sont exemptés (des instances existent pour empêcher les abus protectionnistes). La rigueur doit s'appliquer aussi au respect des dénominations contrôlées.
L'Europe est encore trop timide. Dans l'application de ces principes simples, c'est à l'UE de donner l'exemple. Elle le fait déjà en partie, mais pour certains aspects (comme l'autosuffisance alimentaire) avec une espèce de gêne et de réticence, sans faire valoir qu'elle est de loin le premier importateur mondial de produits agricoles, notamment en provenance des pays moins développés, et qu'elle le restera de toute manière. L'UE ne rejette pas assez vigoureusement l'idée fausse que la compétitivité est le critère essentiel pour la concurrence en agriculture ; elle avait pourtant déjà fait la triste expérience de la « vache folle », résultat de l'effort de réduire le coût de l'élevage en nourrissant des herbivores avec des farines de viande (alors que déjà Plutarque savait que le cerveau des bovins en serait déréglé). C'est tout un patrimoine culturel auquel l'Europe semblait prête à renoncer. Je lisais encore hier un texte de Maurice Blondet sur les connaissances stupéfiantes des paysans de Toscane à propos des secrets et mystères de la nature ; mais on préfère s'imaginer que le miracle toscan (et d'autres régions d'Europe) est né par hasard.
La PAC (politique agricole commune) a connu beaucoup d'erreurs. Elles ont été en bonne partie supprimées (et d'autres corrections sont en cours), mais je crois que la seule erreur grave résidait dans les subventions à l'exportation pour les ventes aux pays en développement. Toute concurrence subventionnée à l'égard de ces pays doit disparaître. Tout le restant - la stabilité des prix, les normes rigoureuses de qualité et de sécurité des produits, le principe d'une activité agricole sur l'ensemble du territoire communautaire, la protection contre la concurrence anormale - doit être maintenu et dans quelques cas renforcé, dans l'intérêt de l'Europe et du monde. Renoncer à produire suffisamment l'une ou l'autre des denrées essentielles, comme l'UE est train de le faire pour le sucre et comme elle se prépare à le faire pour le riz, relève de l'inconscience.
L'Europe a besoin de ses abeilles. L'affirmation selon laquelle l'activité agricole est secondaire car elle ne concerne que 2% des habitants de l'UE est fausse et constitue une énorme bêtise, même si elle est le fait de personnalités politiques éminentes ou d'économistes et professeurs universitaires savants. Sans activité agricole, l'équilibre territorial de l'UE serait détruit, et avec lui la biodiversité, les paysages, les traditions, ainsi que la capacité de nourrir sa population et de participer à la lutte contre la faim dans le monde. Ses abeilles sont indispensables à l'Europe tout autant que ses savants et chercheurs.
(F.R.)