Le ferme appui des milieux financiers aux activités des Fonds souverains (SWF) doit être pris en considération, mais il ne peut pas constituer le seul critère d'évaluation. Il est normal que les responsables de ces Fonds les défendent ; leur responsabilité est de bien gérer les milliards de dollars qui leur sont confiés (voir cette rubrique d'hier). Tout aussi compréhensible est l'accueil positif des milieux bancaires occidentaux. « Là ou l'industrie bancaire a asséché ses propres liquidités, les Fonds souverains sont venus mettre de l'huile dans les rouages », a observé un responsable européen, et des membres de la Commissions européenne ont invité à ne pas sous-estimer leur apport. Selon Joaquín Almunia, « ces Fonds ont été jusqu'ici les meilleurs investisseurs qui soient, et la plupart ont des pratiques de gestion claires et transparentes » (tout en admettant un « manque de transparence » dans certains cas) et selon Charlie McCreevy « beaucoup d'établissements de par le monde seraient dans de beaux draps sans leurs interventions ». Il ne faut pas détourner de l'UE « une manne inespérée pour soutenir la croissance », a observé un autre responsable qui souhaite rester anonyme.
Très bien. Le monde de la finance a le droit de s'exprimer, il faut en tenir compte. Mais la stratégie politique et économique, ce n'est pas son rôle, et les autorités doivent considérer aussi d'autres éléments.
1. Ne pas négliger les répercussions industrielles et économiques (accès aux brevets et au savoir-faire, influence sur les orientations stratégiques des entreprises, etc.) de l'arrivée de nouveaux propriétaires ou actionnaires très puissants. Dans un débat récent (voir notre bulletin n° 9635) a été même ressuscitée l'idée des golden share. Je sais bien que c'est une idée incompatible avec la pureté du libéralisme et que la Commission européenne continue à l'attaquer ; encore la semaine dernière, Charlie McCreevy a mis en garde l'Allemagne contre ce que le Land de Basse-Saxe entend garder de la « loi Volkswagen » (voir notre bulletin
N° 9640). Je n'aurai pas osé évoquer les mots golden share si un banquier luxembourgeois ne m'avait pas précédé. De toute manière, le poids des Fonds Souverains de ce point de vue ne peut pas être négligé.
2. Ne pas ignorer ce que l'on fait ailleurs. Les Etats-Unis ont introduit ou renforcé le contrôle public sur les investissements étrangers dans les secteurs considérés comme stratégiques (ils dépassent amplement le domaine militaire). Certes, le marché américain demeure largement ouvert, mais les instruments pour intervenir existent. En Russie, la liste des domaines où les investissements étrangers sont soumis à des limites ou des autorisations est impressionnante: 42 secteurs, bien au-delà des secteurs militaires et des ressources naturelles (pétrole, gaz, etc.), incluant les moyens d'information à grand tirage, les télécommunications, etc. Une autorisation spéciale, octroyée par une commission présidée par le Premier ministre (donc, Vladimir Poutine, désormais) est nécessaire à toute entreprise étrangère privée souhaitant acquérir plus de 50% d'une société russe ; mais si l'acheteur potentiel est une entreprise publique, le seuil devient 25%, voire 10 ou 5% pour l'extraction de pétrole, gaz et autres produits de base.
La doctrine que Peter Mandelson préconise pour le domaine commercial - ouvrir au maximum les frontières de l'UE et agir ensuite avec vigueur pour obtenir l'ouverture de celles d'autrui - n'est pas raisonnable en matière d'investissement, où le principe de réciprocité doit s'imposer dès le départ.
3. La transparence des Fonds souverains est loin d'être acceptée. La négociation du « code de conduite » n'a même pas commencé, et la situation actuelle est loin d'être homogène. On va de la clarté impeccable du Fonds norvégien à l'opacité totale de celui d'Abu Dhabi, dont même la dotation est secrète. Le directeur de la Kuwait Investement Authority a vivement attaqué la communication de la Commission européenne sur le code de conduite (très prudente pourtant) en déclarant: « Disons les choses comme elles sont, les pays qui reçoivent des capitaux dont ils ont besoin veulent mettre des menottes aux Fonds Souverains par des règlementations qu'ils appellent code de conduite, alors qu'il faudrait les déréglementer davantage ».
Elle n'est pas pour demain, la « discipline volontaire » que la Commission préconise. En attendant, l'UE et ses Etats membres doivent se doter d'instruments de contrôle analogues à ceux dont d'autres grands pays disposent. Les autorités qui mettraient l'industrie et l'économie européennes à la disposition de pays tiers, souvent non-démocratiques, qui ont accumulé et continuent à accumuler des milliards et milliards de dollars, pour venir au secours de ceux qui avaient transformé l'activité bancaire en un instrument colossal de spéculation, assumeraient une responsabilité historique. Elles doivent bien y réfléchir.
(F.R.)