La révision abandonnée. Dans le contexte des réflexions sur la politique commerciale de l'UE (voir cette rubrique d'hier et d'avant-hier), la controverse sur la révision des instruments de défense commerciale avait en apparence un caractère technique: modifier quelques dispositions réglementaires et quelques aspects des «lignes directrices» suivies par la Commission européenne dans l'examen des dossiers. En fait, le débat avait pris une tout autre ampleur, englobant la nature de l'activité industrielle dans l'UE. Selon une thèse qui avait connu un certain succès dans quelques Etats membres et avait l'appui de certains économistes, l'Europe, confrontée à la concurrence de pays ayant des coûts de production nettement inférieurs, devrait abandonner, dans le contexte de la mondialisation galopante, la fabrication des biens de consommation pour ne garder que la partie noble de l'activité industrielle: recherche, conception des produits, innovation, marketing, maîtrise des circuits financiers. Ce serait, selon cette thèse, une application intelligente de la mondialisation. Ce serait plutôt, à mon avis, une «application intelligente» des intérêts des entreprises qui ont très largement délocalisé leur activité (ou qui entendent le faire) ainsi que des intérêts du grand commerce.
Le débat avait été très vif, impliquant la plupart des Etats membres, plusieurs commissions parlementaires, les industries (mais, fait rare, leur association BusinessEurope n'était pas parvenue à définir une position unique), les syndicats des travailleurs. La Commission européenne a été au centre de la réflexion car c'est à elle qu'il revenait de proposer éventuellement la révision des instruments de défense commerciale et de définir la notion d'intérêt européen, synthèse des intérêts en jeu (industrie, commerce, travailleurs, consommateurs). La décision de ne pas donner suite à la révision projetée par Peter Mandelson indique clairement le résultat des réflexions de la Commission.
Une hypothèse sans fondement. De la même manière que j'ai retenu hier un discours du président de la Commission pour faire le point sur la réalité et les risques de la contrefaçon, je vais retenir aujourd'hui le «point de vue» publié le 10 mars par l'un des vice-présidents, Jacques Barrot, pour résumer les arguments affirmant la signification de l'industrie manufacturière pour l'Europe.
M. Barrot démolit l'hypothèse d'une Europe «libérée de l'acte de produire et vouée à la seule conception du produit (…) La production industrielle est la prolongation de la créativité technologique. Il n'est pas possible de conserver durablement le savoir-faire s'il n'est pas ancré dans un appareil de production.» La conservation des métiers, de la capacité de fabriquer les marchandises, est indispensable: « rester attractifs, c'est continuer à fabriquer sur place toujours plus de produits de qualité, mis à la disposition de consommateurs sensibles à cette qualité (…) La capacité d'innovation est inséparable de la tradition industrielle de l'Europe.» Et M. Barrot soulignait «l'indispensable synergie entre les universités, les centres de recherche et les entreprises (… ) Forte de sa base industrielle et de son esprit innovant, l'Europe possède tous les atouts pour jouer loyalement son rôle dans les industries de l'avenir: les biotechnologies, les nouvelles technologies de la communication, les nouvelles énergies, l'espace.»
Mais la compétition doit être équitable et les règles du commerce doivent être respectées. En attendant «une gouvernance mondiale qui reste à construire, l'Europe doit rester ferme sur la concurrence loyale entre tous les pays, forts de leurs atouts respectifs. Le dumping doit être toujours combattu, qu'il soit le fait d'une entreprise d'un pays tiers ou d'une entreprise européenne délocalisée dans un pays tiers». Au-delà de l'aspect purement commercial, les enjeux sont l'emploi, le savoir-faire, la capacité d'innovation.
Rejeter le protectionnisme. La décision de la Commission de renoncer à proposer la révision des instruments de défense commerciale a été en définitive unanime. D'ailleurs, un autre vice-président, Günter Verheugen, avait déjà auparavant affirmé avec vigueur le rôle de l'industrie manufacturière. Mais en même temps la Commission a exprimé sa détermination à s'opposer à toute forme de protectionnisme et à continuer à œuvrer pour une ouverture encore plus large des marchés mondiaux, le marché européen y compris, sur un plan de réciprocité et en respectant les règles du commerce loyal. Certes, les aspects évoqués dans cette rubrique hier (la contrefaçon) et aujourd'hui (les délocalisations et les instruments de défense commerciale) peuvent être utilisés à des fins protectionnistes, chacun pour protéger son pré carré. L'UE doit rechercher l'équilibre: le libre commerce et le respect des règles sont les deux faces de la même médaille.
J'essayerai demain de tirer de la réflexion en cours quelques conclusions provisoires.
(F.R.)