Les vrais obstacles. Le discours de Nicolas Sarkozy à Tanger sur l'Union méditerranéenne avait beaucoup d'allure, jusqu'à être, par moments, émouvant. Le président français a indiqué le Maroc comme le point de rencontre entre l'Europe et l'Afrique et entre la chrétienté et l'islam, le foyer de la grande civilisation arabo-hispanique, le pays dont le peuple n'a jamais persécuté personne, ne s'est battu que pour être libre et a protégé les juifs quand, en Europe, ils étaient pourchassés et exterminés. Selon lui, tous les Méditerranéens rêvent de paix et de fraternité, et l'avenir de l'Europe est au Sud: en tournant le dos à la Méditerranée, l'Europe se couperait de ses sources intellectuelles, morales et spirituelles et surtout de son futur. M. Sarkozy a affirmé « qu'au fond de chaque homme et de chaque femme qui vit sur les rives de la Méditerranée gît le souvenir et le regret d'une unité perdue depuis 15 siècles ». Ce discours, qui avait été annoncé comme le message fondateur de l'Union méditerranéenne, a reçu l'hommage qui lui revenait. Mais ses incantations ne semblent avoir ni ensorcelé ni séduit les pays de l'autre rive.
Quelles sont les faiblesses reprochées au projet d'Union méditerranéenne? En vingt ans et même davantage de coopération euro-méditerranéenne, les initiatives n'ont certes pas manqué ni les assemblées, organismes, programmes, colloques, etc. Malgré les ajustements introduits (voir cette rubrique d'hier), on se demande ce que l'Union projetée apporterait de vraiment nouveau et on ne voit pas comment elle pourrait permettre de surmonter les obstacles qui entravent la concrétisation de ce qui existe. Le premier obstacle est l'absence d'unité et d'orientations communes entre les pays tiers méditerranéens. Ils ne sont pas d'accord entre eux, ils ne coopèrent que très modestement, leurs échanges commerciaux sont insignifiants, et ils ne parviennent pas à surmonter les divergences et les fractures qui les séparent. La zone de libre-échange euro-méditerranéenne est une vue de l'esprit et elle le restera aussi longtemps que des barrières commerciales subsistent entre ces pays: en la maintenant parmi les objectifs à court terme (2010), on oublie la signification des mots. La frontière entre l'Algérie et le Maroc est fermée à cause du conflit territorial à propos du Sahara occidental. La Libye n'a jamais accepté de participer au «processus de Barcelone». Parler d'unité entre la Syrie (on dit qu'elle songe à une Union dont feraient partie l'Iraq et même l'Iran), la Palestine, le Liban , la Jordanie et Israël est, pour le moment, une insulte à la réalité. Et que dire de la Turquie ? Avec ses ambitions d'adhésion à l'UE, elle n'a aucune intention d'être impliquée dans un ensemble qui n'en est pas un, alors qu'elle a déjà dépassé de loin le degré de coopération économique avec l'UE qui représenterait, pour l'Union méditerranéenne de M. Sarkozy, un objectif ou un rêve. N'oublions pas que la Turquie forme avec l'UE une Union douanière, situation de fait bien plus avancée que la zone de libre-échange.
Il est vrai que Nicolas Sarkozy lui-même a parlé d'une réalisation à géométrie variable selon les pays et selon les domaines, qui seraient pour commencer l'environnement maritime (faire de la Méditerranée la mer la plus propre du monde), l'énergie, les transports et l'eau. Mais en fait les pays de la rive Sud recherchent des relations bilatérales plus approfondies avec l'UE, et leurs objectifs diffèrent.
Le Maghreb est divisé. Après avoir écouté le discours du président français à Tanger, le roi du Maroc a jugé «visionnaire et audacieux» le projet d'Union méditerranéenne, mais en réclamant sa «parfaite articulation avec la consolidation du processus de Barcelone», et en insistant surtout sur « l'ambition légitime du Maroc à obtenir prochainement un statut avancé» pour ses relations bilatérales avec l'UE. Le Maroc recherche une feuille de route pour son accès au marché intérieur européen et des politiques sectorielles communes. Inscrites dans un contexte multilatéral, ces ambitions seraient retardées à temps indéterminé, alors que le ministre marocain des Affaires étrangères avait plaidé déjà en septembre pour une accélération et un approfondissement rapide des liens bilatéraux, en demandant « un rythme beaucoup plus accéléré et un agenda plus consistant, allant au-delà de l'association actuelle » (voir notre bulletin n° 9495)
De son côté, l'Algérie n'entend pas participer au projet (théorique) de zone de zone de libre-échange globale, et elle n'est pas intéressée non plus par la «politique de voisinage». Le libre-échange, elle ne le recherche même pas sur le plan bilatéral, en estimant que la concurrence directe entre ses entreprises encore faibles et les colosses européens serait trop défavorable. Ses objectifs sont dictés essentiellement pas sa position de grand exportateur de gaz et de pétrole vers l'Europe ; elle vise la coopération et aussi la commercialisation directe de ses hydrocarbures sur le marché européen (l'exemple russe n'a pas été inutile): c'est pourquoi les difficultés réglementaires et les «discriminations» dans ces domaines sont pour l'Algérie prioritaires. Pour les autres aspects, l'accord bilatéral d'association avec l'UE (avec son plan d'action et son échéancier, convenus de commun accord) est considéré à Alger comme suffisant et plus concret que des ententes multilatérales hypothétiques et forcément plus génériques. Sans oublier que l'Algérie est, en absolu, le pays qui a le plus souffert du terrorisme islamique: attentats, pertes humaines, cruauté contre la population civile, zones entières du pays contrôlées dans certaines périodes par les terroristes. Même si des sources dénoncent certains abus des services secrets du pays, le fait reste que les autorités algériennes ont dû faire face à l'islamisme le plus fanatique et meurtrier. Elles ont critiqué et condamné, dans le passé, l'excès de liberté que les pays européens laissaient à la propagande islamique chez eux, et la protection qu'ils assuraient aux terroristes. On voit à quel point l'attitude algérienne diffère de celle d'autres pays méditerranéens.
Quant à la Tunisie, elle recherche en priorité la coopération directe avec l'UE et l'appui européen (avec les moyens financiers appropriés) à ses réformes et à son développement économique,
Les situations des autres pays tiers méditerranéens sont encore différentes et largement déterminées par le conflit avec Israël. Assemblées et organismes réunissant les pays arabes et Israël existent déjà, et les résultats ne sont pas enthousiasmants ; certains débats ne dépassent pas les accusations réciproques et parfois le boycott de toute décision. On ne voit pas ce qu'un Sommet en juin prochain pourrait apporter, au-delà des discours et des déclarations de principe, en l'absence d'évolutions politiques préalables.
Positions d'attente. Du côté européen, la volonté d'améliorer le dialogue avec les pays tiers méditerranéens et de concrétiser des projets est évidemment présente, et personne ne s'oppose à une nouvelle initiative en ce sens, ainsi que le prouve le revirement de l'attitude de la Commission européenne indiqué hier. Mais des perplexités subsistent. La Présidence portugaise du Conseil évite, c'est logique, d'exprimer critiques et scepticisme, mais elle assure régulièrement le fonctionnement des organismes euro-méditerranéens sans tenir compte du projet Sarkozy. Les résultats de certaines réunions ont un goût bizarre, tellement ils paraissent éloignés de la réalité. Par exemple, les ministres du Commerce des deux parties, réunis le 21 octobre à Lisbonne, ont confirmé l'échéance de 2010 pour la naissance de la zone de libre-échange euro-méditerranéenne, en négligeant que cette réalisation présuppose notamment la libre circulation intégrale des marchandises entre les pays tiers méditerranéens. Peter Mandelson a opportunément rappelé qu' une ZLE implique une région commerciale unique ; on ne peut pas considérer le Commerce euro-méditerranéen comme s'opérant entre deux régions, l'UE d'un côté, les pays tiers méditerranéens de l'autre. Est-il sérieux, de la part des ministres directement responsables des questions commerciales, de négliger ce détail ? Les remarques de M. Mandelson s'efforçaient d'être positives, mais sans cacher la réalité: « L'Afrique du Nord est la région la moins intégrée du monde.» (Voir notre bulletin n° 9259).
Le Parlement européen se limite aux idées générales. Jusqu'à présent, le Parlement européen ne semble pas avoir apporté de contributions sérieuses à l'évolution de ces dossiers. Les phrases vides et la rhétorique dominent à Strasbourg, malgré quelques efforts ici ou là, par exemple de Béatrice Patrie (qui rêve de l'émergence d'élites laïques en terre musulmane, en négligeant la réalité des résultats des élections) ou de Kader Arif devant le Sommet des organisations économiques et sociales des deux parties. A cette même occasion, le président du parlement égyptien, Fathi Sourour, avait osé dénoncer le danger que l'implication de la société civile dans le processus ouvre la voie à des «forces d'extrémisme religieux» qui compromettraient la compréhension réciproque et le dialogue (voir notre bulletin n° 9524). Le président du Parlement européen, Hans-Gert Pöttering, vient de déclarer: « L'Union méditerranéenne ne doit pas donner lieu à une confusion des termes, il n'y a pas de comparaison possible avec l'UE. Un partenariat répond à d'autres critères. »
Par ailleurs, les travaux de certains groupes d'experts sont d'une banalité confondante. Les conclusions d'une étude confiée à des experts ont été ainsi résumées par leur président, Jean-Louis Reiffers: trois conditions doivent être satisfaites pour juger la validité du projet Sarkozy: qu'il y ait un vrai concept et de la substance ; qu'il soit bien articulé avec ce qui déjà existe ; que les moyens financiers soient suffisants. L'étude a dû être bien approfondie, pour aboutir à de tels résultats.
Péripéties françaises. En France même, la mise en route du projet a traversé pas mal de péripéties. Les chroniques indiquent que trois personnalités avaient été contactées pour en assurer la préparation et le lancement: Michel Rocard, Alain Juppé et Jack Lang. Les deux premiers ont refusé, Jack Lang aurait indiqué sa disponibilité pour un rôle dans le volet culturel. Ce sera dès lors Henri Guaino, conseiller spécial de Nicolas Sarkozy (on lui attribue la rédaction du discours présidentiel de Tanger), qui préparera le sommet méditerranéen de juin prochain. Il est considéré comme une personnalité très attachée au rôle politique traditionnel de son pays, surtout en Afrique, et peu concerné par l'intégration européenne. On verra.
(F.R.)