Je considère comme totalement erronée la manière dont les institutions de l'UE (la Commission en tête) négocient le volet agricole du Doha round au sein de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC), et je ne partage pas les arguments que la France officielle fait valoir pour soutenir la PAC (politique agricole commune). Dans une rencontre avec les jeunes à l'époque de la bataille sur le référendum constitutionnel, Jacques Chirac avait défendu la PAC en faisant valoir que le financement européen de cette politique permettait à la France de ne pas devenir «contributeur net» au budget communautaire dans des proportions excessives. Il est certes normal que le président de la République se préoccupe aussi de cet aspect ; mais les raisons fondamentales pour lesquelles l'Europe doit sauvegarder son agriculture sont d'une autre catégorie. L'activité agricole doit être maintenue en Europe pour sauvegarder la nature, l'équilibre territorial, les traditions, les paysages et aussi - n'en déplaise aux fanatiques de la mondialisation - l'autonomie alimentaire du continent. Ce ne sont pas les raisons budgétaires qu'il faut faire valoir auprès des jeunes !
Un raisonnement erroné. A Genève, en pratique, l'UE a établi, avec l'accord de la France un lien automatique entre le démantèlement de la protection de son activité agricole et la diminution des subventions des Etats-Unis aux agriculteurs américains. Si les Etats-Unis réduisent leurs soutiens, l'Europe accepterait d'ouvrir encore davantage ses frontières aux produits agricoles du monde entier. C'est un raisonnement absurde. Les Etats-Unis ont sans doute encore une certaine marge pour réduire leurs subventions ; mais quel serait l'effet d'une diminution massive telle que la demandent d'autres négociateurs auxquels, assez bêtement, à mon avis, l'Europe se rallie ? La réponse est simple: une diminution radicale de la production agricole des Etats-Unis (parce que le niveau de vie à la hauteur de la moyenne nationale ne serait plus garanti à tous les agriculteurs) et en même temps la disparition d'une bonne partie de la production agricole en Europe (à cause de l'ouverture supplémentaire de ses frontières que l'UE accepterait en contrepartie). Ceci au moment même où, dans d'autres instances que l'OMC, l'on parle très sérieusement du risque de pénuries alimentaires mondiales et des dangers - dans certaines régions - d'un développement agricole déraisonnable, susceptible de compromettre les forêts, le climat, les ressources en eau et la sécurité de l'alimentation !
Les Etats-Unis et l'Europe sont à l'avant-garde (avec quelques autres pays comme la Nouvelle-Zélande et pour l'essentiel le Canada et l'Australie) dans le développement d'une agriculture soucieuse de la protection de la nature et de la sécurité alimentaire. Il subsiste, bien entendu, des irrégularités, mais elles sont poursuivies dans l'UE au titre des règles européennes (voir le cas de la Bretagne), et la surveillance est de plus en plus attentive et rigoureuse. Le monde a besoin de la production agricole des Etats-Unis et de l'Europe, pour des raisons à la fois alimentaires et écologiques et pour sauver ce qui reste de la biodiversité.
Contradictions. La manière dont le volet agricole est négocié dans le Doha round est donc en contradiction radicale avec les efforts d'autres instances concernant le climat, les forêts, l'eau, les pénuries alimentaires, la lutte contre la faim dans le monde, la relance de la production vivrière dans les pays pauvres.
Certes, il y a beaucoup à corriger même du côté de l'Europe et des Etats-Unis. En particulier, les subventions à l'exportation doivent être supprimées chaque fois qu'elles gênent la relance de productions locales en Afrique et ailleurs, et certaines subventions internes abusives ou excessives doivent être éliminées. Mais la légende selon laquelle l'ouverture des frontières de l'UE serait bénéfique pour les pays pauvres doit être détruite, car la fin des préférences européennes en faveur des pays ACP profitera à la Chine, au Brésil et à quelques autres grands exportateurs, alors que les ACP seraient éliminés du marché européen, débouché prioritaire de leur agriculture. En même temps, l'Europe doit protéger efficacement ses produits contre les fausses dénominations, combattre les trafics illégaux, contrôler l'origine véritable des denrées mises sur son marché. La Commission européenne ne doit plus évaluer les conséquences de l'ouverture des frontières en termes d'indemnités qu'il faudrait verser aux agriculteurs européens dépossédés de leurs débouchés, et analyser en revanche les répercussions sur l'activité agricole et l'équilibre territorial de l'Union.
On le voit, mes motivations sont très éloignées de celles qui prévalent à Bruxelles et même à Paris, et je suis étonné de ne pas les voir reprises au sein du Parlement européen. Il ne faut pas pour autant renoncer à conclure le Doha Round, mais dans d'autres conditions. J'en parlerai demain.
(F.R.)