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Bulletin Quotidien Europe N° 9339
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

L'écroulement du projet de bourse européenne: une simple affaire privée ou un échec de la construction européenne ?

Le silence des institutions. À ma connaissance, aucune institution communautaire n'a commenté l'écroulement du projet d'une Bourse européenne. Pour la Commission, Charles McCreevy avait indiqué dès novembre dernier qu'il n'avait rien contre un tel projet (« Pourquoi pas ?), mais qu'il revenait «aux acteurs du marché d'en décider» (voir notre bulletin n. 9312). Le Conseil n'en a jamais discuté officiellement, même si certains ministres des Finances avaient pris position de façon assez nette. La commission des affaires économiques et monétaire du Parlement européen a posé oralement des questions à M. McCreevy, avec le résultat indiqué, mais la session plénière n'en a pas discuté. Toutefois, Pervenche Berès, présidente de la commission parlementaire citée, avait pris position à titre personnel (voir plus loin).

Pourtant, au moment où une fusion entre Euronext (qui réunit les Bourses de Paris, Amsterdam, Bruxelles et Lisbonne), la Bourse de Francfort et la Bourse de Milan étaient en discussion, plusieurs personnalités politiques avaient porté un jugement positif sur cette évolution, y compris Jacques Chirac et Angela Merkel (même si cette dernière avait souligné qu'elle n'avait aucune influence en ce domaine). Même le président de la Banque Centrale Européenne (BCE), Jean-Claude Trichet, avait estimé que « l'option européenne serait préférable à une option extérieure », tout en précisant à son tour que la BCE n'a aucun pouvoir à ce sujet, et donc aucune position. Avec une certaine ingénuité peut-être, cette rubrique avait dès la fin juin interprété les prises de position citées comme le signe que «le monde politique estimait avoir son mot à dire (bulletin n. 9219). En fait, le projet intra-européen a échoué et Euronext a accepté l'alliance avec le New York Stock Exchange (Nyse) ; et le monde politique se tait.

Avantages de l'opération euro-américaine selon ses auteurs. Dès le départ, les responsables d'Euronext avaient affirmé que leur fusion avec la Bourse de Francfort était impraticable et que l'alliance avec le Nyse était de loin préférable: elle était même, à leur avis, «plus européenne». Ces affirmations s'appuyaient sur des analyses techniques et juridiques étalées dans plusieurs déclarations et interviews. En outre, les responsables du Nyse ont fait en cours de route certaines concessions (en particulier, le rééquilibrage de la gouvernance du futur ensemble) visant à garantir qu'Euronext ne serait pas simplement englouti par les Américains, mais que le résultat serait un véritable partenariat à l'avantage réciproque. En définitive, les actionnaires d'Euronext ont approuvé l'opération par un plébiscite: 98,2% de «oui». Même une association représentant les salariés a voté en sa faveur, après avoir obtenu l'assurance qu'il n'y aurait aucun licenciement. Un soin particulier avait été consacré à garantir que les normes et les pratiques américaines ne s'imposeraient pas en Europe et qu'un environnement réglementaire et législatif approprié permettrait (au moyen d'une Fondation composée de «sages») de s'opposer à d'éventuelles règles américaines extraterritoriales, même dans le cas d'une décision du Sénat des Etats-Unis. Le président du directoire d'Euronext, Jean-François Théodore, avait souligné que le résultat de l'alliance ne serait pas une société gérée de façon unifiée et centralisée: « on est clairement sur la base d'un holding léger. Le système informatique sera unifié pour réduire les coûts ; pour le reste, c'est le principe de subsidiarité.»

Je ne suis pas en mesure d'évaluer la portée des arguments qui ont conduit à la création du premier marché boursier intercontinental du monde, rassemblant les bourses de New York, Paris, Amsterdam, Bruxelles et Lisbonne. Pour les actionnaires d'Euronext, ces arguments étaient sans doute valables ; l'alliance augmentera le chiffre d'affaires et permettra des économies de gestion très importantes ; les responsables annoncent que le coût des transactions baissera, dès les prochains mois, de 15 à 20%, à l'avantage des investisseurs. C'est un argument de poids, prouvant les bienfaits de la concurrence, non seulement entre les Bourses mais aussi à l'égard des autres canaux de transaction. Sept banques d'affaires, on le sait, ont annoncé qu'elles lanceront cette année leur plateforme d'échanges d'actions, grâce au fait que le monopole des Bourses a été supprimé par la directive européenne de libéralisation qui entrera en application en novembre prochain. Ce sont des banques de premier plan: Deutsche Bank, Citigroup, Crédit Suisse, Morgan Stanley, Goldman Sachs, Merrill Lynch, UBS. Et l'adhésion reste ouverte à d'autres banques.

D'autres avantages. Jean-François Théodore avait introduit aussi d'autres éléments pour prouver les avantages de l'opération Euronext/Nyse, dont deux méritent d'être cités:

a) les portes ne sont pas fermées à des accords avec la Deutsche Börse de Francfort. Au contraire, de tels accords deviendraient, d'après lui, plus faciles et permettraient de valoriser les activités «marchés d'actions» de Francfort, qui sont actuellement limitées au marché national. Il serait en effet possible d'envisager un rapprochement limité aux actions, en laissant de côté les activités post-marché et les produits dérivés en évitant ainsi de «mettre en péril, par des questions juridiques compliquées, les très belles machines que sont Clearstream et Eurex» à propos des activités post-marché et des produits dérivés ;

b) l'opération apportera aux actions et aux entreprises européennes une visibilité radicalement accrue, dans la presse et dans les télévisions américaines, par la création, par exemple, d'indices mondiaux.

Il faut toutefois souligner qu'en novembre dernier, lorsque Deutsche Börse avait annoncé avoir renoncé aux négociations Euronext, le président du groupe allemand, Renato Francioni, avait explicitement attribué l'échec de l'accord intra-européen à la mauvaise volonté des négociateurs de l'autre partie. Il avait parlé de «beaucoup de scepticisme irrationnel» de la part d'Euronext, ce qui signifie que les difficultés étaient artificielles. Euronext avait déjà décidé, à son avis, de réaliser la fusion avec le Nyse et les discussions préliminaires avec Francfort n'avaient d'autre but que de pouvoir dire que la voie européenne avait été explorée. Il est à souligner que Deutsche Börse avait déjà soumis à la Commission européenne son projet visant à «créer un marché d'actions européen consolidé». À Bruxelles, ce dossier existe toujours.

L'intérêt politique s'est-il évanoui ? Je crois avoir rendu compte objectivement de la thèse d'Euronext. Au-delà des aspects de technique financière - qui, je l'ai dit, me dépassent et que chacun peut évaluer à sa guise- la question est de savoir si les prises de position politiques en faveur d'une Bourse européenne unifiée restent valables. La signification d'une telle réalisation pour l'Europe s'est-elle évanouie ? L'opinion selon laquelle nous sommes face à un domaine d'intérêt général où les autorités publiques devraient avoir leur mot à dire, reste-t-elle valable ? La situation semble présenter quelques analogies avec celle de l'énergie. Au départ, l'autonomie des entreprises pétrolières dans les accords d'approvisionnement et autres arrangements était affirmée. Ensuite, progressivement, les autorités politiques s'en sont occupé de plus en plus et aujourd'hui, face notamment à la prise en main par Vladimir Poutine de la politique énergétique russe et aux décisions politiques d'autres pays producteurs, l'intervention politique s'est imposée et elle apparaît aujourd'hui inévitable et, en pratique, normale. Faut-il s'attendre à une évolution analogue à propos des marchés financiers, ou bien l'affaire est-elle réglée ?

Ce qu'ils disaient hier. L'objectif d'une Bourse européenne était hier assez clairement indiqué, même s'il s'agissait en fait d'une Bourse de la zone euro, car il n'était pas envisagé que la Bourse de Londres puisse fusionner avec les Bourses continentales. Les ministres des Finances d'Allemagne, France, Italie et Espagne en parlaient ouvertement lors de leurs rencontres périodiques. Après un entretien bilatéral italo-allemand à Berlin, le ministre allemand Peer Steinbrück avait indiqué une «claire préférence» pour un développement européen: «la Bourse européenne est une idée que nous pouvons développer». Le ministre italien Tommaso Padoa-Schioppa avait été encore plus explicite: Italie et Allemagne estiment normal, après la création de la monnaie unique, de s'orienter vers la Bourse unique. Il faut certes respecter l'indépendance des Bourses, qui sont des entités privées, mais il avait ajouté que les services qu'elles offrent comportent un élément «d'intérêt public», et que les gouvernements doivent en tenir compte, tout en respectant l'autonomie des choix.

Entre la France et l'Allemagne, le dialogue avait grimpé jusqu'au niveau des chefs d'Etat ou de gouvernement, et dans la conférence de presse finale à l'issue du septième Conseil des ministres conjoint, Jacques Chirac avait déclaré: avec la chancelière Angela Merkel, « nous partageons la même approche et le même sentiment, c'est-à-dire privilégier une solution européenne ». A une autre occasion, il avait dit que « pour des raisons de principe, nous regretterions que cette solution ne soit pas adoptée ».

Que reste-t-il de ces positions ? L'écroulement du projet de Bourse européenne est-il à considérer comme une affaire privée, ou bien comme un échec de la construction européenne ? Avant le dénouement, Pervenche Berès, présidente de la commission des affaires économiques et monétaires du Parlement européen, avait écrit que les Bourses ne sont pas un marché comme les autres, qu'elles «exercent une mission d'intérêt général». A son avis, face aux Etats-Unis, la force des pays de la zone euro réside d'abord dans leur cohésion, et la fusion Euronext-Nyse serait en fait « une prise de contrôle d'Euronext par le Nyse ». Et elle rappelait que l'euro « ne se serait jamais fait par la seule dynamique des marchés», en citant la prise de position de l'ancien président de la Bundesbank, Karl Otto Pöhl, en faveur de la solution européenne.

Je ne connais pas encore de prises de position institutionnelles européennes après le dénouement, mais je constate que la Bourse de Londres a rejeté les offres d'achat de la part de Nyse. N'est-ce qu'une question d'offre insuffisante ? Ou bien à Londres quelqu'un estime-t-il que le caractère national de la Bourse (qui appartient déjà pour 25% à l'autre géant américain, Nasdaq) a un certain poids ?

(F.R.)

 

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