L'échec de Tony Blair. En faisant abstraction des difficultés à court terme de la construction européenne, quel est le problème fondamental à long terme ? Pas de doute pour moi: le problème britannique. Il faudra bien répondre un jour à la question de savoir s'il est possible de créer une Europe ayant une identité propre et une voix autonome dans le monde, dont le Royaume-Uni ferait partie. La situation est complexe. Il existe des secteurs où les Britanniques ont donné l'exemple et sont à l'avant-garde, par exemple la mise en place et le fonctionnement du grand marché sans frontières. Tony Blair a exprimé à plusieurs reprises l'ambition de situer son pays au centre de toutes les actions et initiatives européennes. Je crois qu'il était sincère, mais il a échoué, et il l'a reconnu le jour où il a déclaré qu'il n'existe pas d'alternative pour un Premier ministre britannique: soit adhérer au projet européen, et alors l'opinion publique, la presse et l'essentiel de la classe politique l'abandonnent ; soit céder à la vague eurosceptique, et alors le pays s'exclut lui-même des réalisations et des ambitions européennes. Tony Blair était arrivé au point de mettre sur les rails deux référendums, l'un sur l'adhésion à l'euro, l'autre sur l'approbation du traité constitutionnel, et s'il les avait annoncés, c'est qu'il avait l'espoir de les gagner, l'un et l'autre. Ces projets se sont évanouis (pour des raisons dont son pays n'est pas directement responsable), et pour son successeur annoncé, Gordon Brown, entre les Etats nationaux et le niveau mondial, il n'y a rien ; ce stade intermédiaire qu'on appelle l'Europe n'existe pas. L'Union européenne n'est pour lui qu'un accord entre un groupe de pays comme il en existe d'autres, moins important que les liens qui unissent le Royaume-Uni aux Etats-Unis d'Amérique.
Une ratification impossible. Ce que je viens d'écrire n'est pas nouveau ; ce sont des concepts déjà développés dans cette rubrique. Pourquoi j'y reviens maintenant ? Parce que Philippe de Schoutheete s'est exprimé, et ses conclusions sont encore plus radicales que les miennes. À propos du dossier constitutionnel, il s'étonne du «silence qui entoure la position britannique. Il semble pourtant évident que ni le gouvernement actuel, ni aucun gouvernement que la conjoncture politique permet raisonnablement de prévoir à Londres, ne serait en mesure de faire ratifier le traité constitutionnel ». Voici l'analyse de l'ancien Représentant permanent de Belgique auprès de l'Union: « L'opinion britannique est aujourd'hui plutôt plus sceptique sur les questions européennes que lorsque Tony Blair est arrivé au pouvoir en 1997. Un homme convaincu, populaire, charismatique, qui a disposé d'une majorité parlementaire écrasante, n'a pas pu modifier l'ambiguïté fondamentale de la position de son pays à l'égard de la construction européenne ». Et si l'opposition arrive au pouvoir ? « Du côté conservateur, le parti se divise équitablement entre ceux qui veulent moins d'Europe et ceux qui veulent en sortir complètement ». Conclusion logique: « Dans la meilleure hypothèse, le Royaume-Uni restera là où il se trouve depuis un demi-siècle, ni tout à fait en dehors ni tout à fait à l'intérieur du mouvement qui rapproche en profondeur les pays européens ». Dans la meilleure hypothèse…
S'il est acquis que le Royaume-Uni ne ratifiera jamais le traité constitutionnel tel que nous le connaissons, quelle est la valeur de la procédure et du calendrier retenus par les chefs de gouvernement pour sortir de la crise constitutionnelle (résumés dans cette rubrique du bulletin n. 9215) ? Les Britanniques font-ils semblant de les accepter sans y croire ? Une amorce de réponse a été recueillie par Pierre Lequiller, président de la délégation de l'Assemblée nationale française pour les affaires européennes. Convaincu que les parlements nationaux auront un rôle important dans l'avenir du traité constitutionnel, M. Lequiller a eu l'idée d'envoyer des «missi dominici » (cette dénomination à saveur ecclésiastique lui appartient) pour des contacts directs avec les parlements nationaux de neuf Etats membres. Il s'est rendu lui-même à Londres, et il a constaté les limites de ce que les Britanniques sont disposés à accepter comme réforme institutionnelle de l'UE et sur le plan constitutionnel en général. Ce n'est pas beaucoup, je le préciserai demain.
Tout indique que les vicissitudes du projet de traité constitutionnel ont offert au Royaume-Uni. l'occasion de poursuivre la démolition progressive de l'Europe intégrée et autonome à laquelle d'autres Etats membres s'efforcent de continuer à croire. Mais en même temps l'apport et la participation britanniques paraissent toujours indispensables dans les domaines de la politique étrangère et la défense. Une issue existe-t-elle à cette contradiction ? J'essayerai d'apporter demain quelques éléments d'évaluation.
(F.R.)