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Bulletin Quotidien Europe N° 9193
JOURNEE POLITIQUE / (eu) pe/bolivie

Evo Morales explique sa politique de redistribution des richesses

Strasbourg, 16/05/2006 (Agence Europe) - Homme de conviction et figure emblématique du Movimiento al socialismo (MAS), qui l'a porté à la Présidence, Juan Evo Morales Ayma a expliqué le 15 mai aux parlementaires européens la voie suivie par son pays depuis son élection, s'efforçant de les convaincre de ses choix en matière de nationalisation ou de culture de la coca. Reçu d'abord en plénière puis par la commission des Affaires étrangères du Parlement européen, le Président de la République de Bolivie a plaidé lundi soir pour « une refondation du pays » fondée sur une culture d'inclusion et de dialogue. « Ne sois pas faible, ne sois pas menteur, sois fort ». C'est sur ses mots, préceptes de l'ethnie d'origine d'Evo Morales, que le Président du Parlement européen, Josep Borrell, l'a accueilli dans l'hémicycle, déserté par une bonne partie des députés qui siègent à droite. Un mot d'ordre auquel le Président bolivien souhaite faire honneur, jurant que « le meilleur capital que détient Evo Morales, c'est l'honnêteté ». Au Président du deuxième pays le plus pauvre d'Amérique latine, mais qui dispose des deuxièmes plus grandes réserves de gaz, M. Borrell a aussi fait part des interrogations sur la récente nationalisation du secteur des hydrocarbures, dans lequel de nombreuses entreprises européennes ont investi (Repsol ou Total principalement). Et d'appeler le Président bolivien à poursuivre sa coopération avec l'Europe dans le respect des règles du droit (voir aussi EUROPE n° 9192 au sujet de l'intervention du Président Morales au Sommet UE/Amérique latine de Vienne).

Réaction spontanée aux discriminations sociales et politiques dont ont été victimes les indigènes, mon ascension politique est dépourvue d'esprit de revanche, assure l'ancien agriculteur et syndicaliste. Issu d'une famille très humble de la nation Aymara, historiquement exclue et mise en esclavage, M. Morales est ainsi revenu sur les objectifs de son programme, au cœur duquel figurent la santé et l'éducation des populations les plus démunies. De ses premiers 110 jours aux commandes du pays, il a d'abord retenu un grand projet d'alphabétisation, mais a surtout tenté de convaincre du bien-fondé de la nationalisation des ressources pétrolières, qui en appelle dans d'autres secteurs. « Nous avons décidé de reprendre en main nos ressources naturelles, renouvelables ou non » afin de résoudre nos problèmes sociaux et économiques, a-t-il répété en soulignant: « Nous n'exproprions ni n'expulsons personne ». L'objectif est de rendre à l'Etat le contrôle de cette richesse, ajoute-t-il avant de préciser que « toute entreprise qui a investi dans mon pays a le droit de récupérer son investissement ». Ces entreprises seront « partenaires, associés, mais pas maîtres de nos ressources naturelles », précise M. Morales, qui dénonce la « mise à sac permanente de nos ressources ». En Bolivie, « nous avons décidé d'une refondation de notre pays » pour mettre un terme à des modèles économiques qui n'ont guère apporté aux populations, explique-t-il. « Nous ne proposons pas une lutte armée », mais « nous voulons lancer une révolution démocratique culturelle pacifique évitant toute confrontation », a-t-il poursuivi en insistant: « Nous voulons tous la sécurité juridique, mais il est important qu'il y ait une sécurité au niveau social (…). Lorsque ces ressources naturelles pourront être partagées par tout le peuple bolivien, on pourra y parvenir ».

Souvent mis en cause pour sa politique à l'égard de la production des feuilles de coca, une culture traditionnelle en Bolivie, M. Morales s'est défendu de favoriser le narcotrafic, et a affirmé qu'il assurerait sa part de responsabilité dans la lutte contre la cocaïne. « La feuille de coca n'est pas la cocaïne », a-t-il repris et « le gouvernement ne permettra jamais la libre culture de la feuille de coca », mais envisage plutôt d'en nationaliser la production. Selon sa politique, il devrait ainsi y avoir une réduction de la culture par famille, car jusqu'à présent, les politiques d'éradication assorties de compensations ont laissé à désirer. Dans le cadre d'une approche globale de ce problème, M. Morales souhaiterait aussi évoquer le secret bancaire, et « peut-être tenter de contrôler ces banques » à l'origine du brassage de millions de dollars des narcotrafiquants.

Interrogé ensuite par la presse sur la question de la drogue, le Président Morales a répété qu'il y a « une lutte radicale » à mener, prônant une « tolérance zéro en matière de cocaïne et de trafic » mais rappelant à nouveau que « la feuille de coca est le symbole de notre identité ». Et d'assurer vouloir collaborer avec les Etats-Unis et l'UE, au sein d'une alliance de lutte contre la drogue. En matière agraire, « je ne vais pas me limiter à une réforme, mais je veux une véritable révolution », a lancé M. Morales, qui annonce qu'il se concentrera sur les grandes propriétés qui ne sont pas productives et accaparent des terres sans les cultiver. Après les hydrocarbures et les terres non productives, les concessions minières - au moins celles qui ne sont pas exploitées et n'ont pas fait l'objet d'investissements - pourraient suivre, a encore suggéré M. Morales.

Quant à ses relations avec l'Europe, le Président s'est d'abord félicité que l'aide de l'UE ne soit pas soumise à des conditions particulières. De retour du Sommet UE-Amérique latine, M. Morales a estimé que ce type de rencontre pourrait être amélioré. Faussement incrédule, il s'est étonné de découvrir, en arrivant à Vienne, que tout était déjà préparé et qu'on ne pouvait plus rien changer. Un futur sommet devrait mettre davantage l'accent sur les questions de santé et le social, a-t-il jugé, avant de s'émouvoir: « Les chefs d'Etat n'ont pas toujours à l'esprit

ce que les peuples ont à l'esprit ».

M. Morales, en revanche, n'a pas souhaité commenter les absences dans les rangs de certains groupes politiques pendant son intervention. Remarquant que les sièges du PPE-DE étaient pratiquement vides, M. Borrell a toutefois souligné que le Président de ce groupe, Hans-Gert Pöttering, était présent. Il a expliqué qu'il s'agissait sûrement d'une façon pour le PPE-DE d'exprimer son mécontentement, après le rejet par la Conférence des Présidents d'une motion demandant de retirer l'invitation à M. Morales parce que sa politique constituerait une violation des droits de l'Homme.

Devant la commission des Affaires étrangères, où il a été confronté à la méfiance de quelques députés, M. Morales a repris la plupart des thèmes évoqués en plénière, en précisant certaines orientations. José Ignacio Salafranca (PPE-DE, espagnol) lui a notamment demandé de garantir que les contrats passés dans le domaine énergétique seront respectés. Je ne suis pas venu demander réparation des 500 ans de colonisation, a répondu M. Morales, qui estime faire preuve d'une certaine tolérance en laissant 180 jours aux entreprises pour renégocier et parvenir à des contrats mieux équilibrés. Se félicitant de l'accent mis sur la justice sociale, la socialiste belge Véronique de Keyser a senti passer dans son discours « la vraie politique avec un grand P ». Acquis à sa cause, le Président de la GUE/NGL, Francis Wurtz, a jugé que « dans le fond comme dans la forme, votre discours vous honore et restera dans les annales du Parlement ». Philippe Morillon (ADLE, français) a dit « partager l'émotion de ceux qui ont entendu un homme dont on sent l'engagement personnel ». Au nom du Parti des Socialistes Européens (PSE), son Président, le Danois Poul Nyrup Rasmussen, a qualifié de « très sage » le discours de
M. Morales, qu'il met toutefois en garde contre des amitiés contre-productives. « Vous avez plusieurs amis partout dans le monde, pas seulement deux », a-t-il averti en faisant allusion aux affinités entre le Président bolivien et ses homologues vénézuélien Hugo Chavez, et cubain Fidel Castro. Une inquiétude partagée par Monica Frassoni, coprésidente du groupe des Verts/ALE, qui se demande si l'alliance avec Cuba peut contribuer au développement démocratique de la Bolivie.

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