Quelques évolutions positives, mais… Il est impossible de parler du fléau de la piraterie commerciale et de la contrefaçon (voir cette rubrique d'hier) sans évoquer le dossier de la Chine qui est au centre du problème. Les évolutions positives ne manquent pas: en premier lieu, les autorités chinoises paraissent de plus en plus engagées dans la lutte contre la contrefaçon ; en deuxième lieu, le nombre de produits contrefaits d'origine chinoise saisis par les douanes communautaires est en nette augmentation, ce qui semble indiquer que la surveillance est devenue plus efficace. Mais la réalité est plus nuancée. C'est dans son propre intérêt que la Chine appuie maintenant le respect de la propriété intellectuelle, puisqu'elle est passée en tête dans le dépôt de nouveaux brevets ; ses bonnes dispositions doivent être vérifiées. En attendant, les célèbres centres commerciaux qui vendent à Pékin des millions d'articles contrefaits demeurent très actifs, et dans l'immense territoire chinois continuent à fonctionner les installations industrielles ou artisanales spécialisées dans la fabrication de faux produits. Quant à l'augmentation des marchandises saisies, elles peuvent signifier tout simplement que le trafic des faux est en expansion. Les experts qui agissent «sur le terrain» estiment que les saisies ne représentent toujours qu'un petit pourcentage de ce trafic, qui continue à se gonfler.
Je reviens à l'attitude des autorités chinoises. Leur volonté de coopération est attestée par tous les négociateurs, au niveau national ou européen. Mais en même temps, le «New Silk Market» continue de briller au centre du Pékin (tout juste face au gratte-ciel Twins Mail): huit étages, 28.000 mètres carrés de boutiques, il se situe à la troisième place des sites visités par les touristes, tout de suite après la Cité interdite et la Grande Muraille. On n'y trouve que des produits copiés et des marques imitées, à des prix si avantageux que le visiteur attentif peut facilement se rembourser le billet d'avion (même s'il arrive d'Europe) et les frais d'hôtel. L'un des journalistes enquêteurs a même déniché un modèle de bourse «Vuitton » dont l'original… n'a jamais existé: l'imitateur chinois était devenu créateur. On le croit facilement: les dessinateurs locaux sont certes en mesure de le faire. Ce qui est inadmissible, c'est qu'il soit vendu avec la marque Vuitton. Dans ce domaine des produits de luxe, les victimes principales de la contrefaçon sont les grandes firmes européennes qui ont délocalisé en Chine une partie significative de leur production. C'est logique. Ayant transféré là-bas leur savoir-faire et leurs méthodes de fabrication, et les Chinois ayant appris à fabriquer les originaux au nom de la firme européenne, quoi d'étonnant s'ils utilisent les talents acquis pour fabriquer aussi des copies ? Il fallait y penser avant, au lieu d'avoir pour seul but la réduction des coûts de fabrication.
À qui profitent certaines délocalisations ? Le stade actuel est transitoire. Le moment approche où les Chinois n'auront plus besoin de copier les produits et de falsifier les étiquettes: ils sauront tout faire pour leur compte. Dans quelques domaines, c'est déjà arrivé: la Chine est aujourd'hui le premier exportateur mondial de «personnal computers», avec la nuance que leurs prix sont beaucoup plus bas. C'est pourquoi je ne crois pas, dans les conditions actuelles, aux avantages de transférer en Chine une partie des productions occidentales. Pour les rois de la mode, c'est une affaire ; personnellement, ils y gagnent, parfois beaucoup, mais l'économie européenne n'en tire aucun avantage. Quant aux grands investisseurs industriels, ils imaginent conquérir l'immense marché intérieur chinois, Mais sur ce marché les prix sont très bas, et par exemple les firmes automobiles européennes ou américaines qui ont fait le grand saut accumulent les pertes (sauf pour quelques modèles de luxe). Les Chinois réclament dans les contrats l'accès aux technologies ; ils les maîtrisent rapidement et apprennent vite à tout fabriquer eux-mêmes, avec leurs propres marques ; et toujours moins cher. C'est déjà le cas des produits électroménagers, d'autres secteurs suivront.
Attaquer les autres éléments de distorsion. Il me semble évident que l'Europe, tout en continuant à combattre la contrefaçon et la piraterie (ou plutôt, en rendant cette lutte plus sérieuse et efficace: voir cette rubrique d'hier), devra aussi s'attaquer aux autres éléments qui faussent la concurrence, tels que la sous-évaluation de la monnaie et les conditions de travail. C'est la cohérence entre l'action de l'OMC, de l'OIT, voire même du FMI, qu'il faut réclamer. Il est urgent de définir des stratégies nouvelles.
Peter Mandelson y songe. Il a annoncé pour le prochain semestre trois communications de la Commission européenne concernant les relations spécifiques avec la Chine et certains aspects de la politique commerciale en général. J'y reviendrai demain, en relation avec l'évolution du «cycle de Doha».
(F.R.)
Session plénière du Parlement européen