Le jugement d'anciens protagonistes. Dans la gouvernance du capitalisme, comme dans toute entreprise humaine, il y a des progrès et il y a des lacunes. Le monde des affaires a le droit de voir reconnus les premiers et le devoir de reconnaître les secondes. L'affaire Arcelor/Mittal Steel a mis en relief les uns et les autres (voir les dernières parutions de cette rubrique). Les aspects positifs sont implicites, par exemple, dans le souci de l'une comme de l'autre partie, dans cette affaire d'OPA hostile, de mettre en relief l'intérêt économique et social de leur projet, la prise en considération (verbale, pour le moment) des intérêts des travailleurs, leurs ambitions pour la stabilité et le développement de l'instrument industriel. Et les deux parties s'efforcent d'en convaincre les autorités politiques, et en même temps la presse et les opinions publiques.
Les lacunes sont aujourd'hui dénoncées, au-delà des clivages politiques, par des personnalités qui ont exercé dans le monde des affaires des fonctions de premier plan. Jean Peyrelevade a été en particulier président de la Compagnie financière de Suez et ensuite du Crédit Lyonnais. Son essai «Le capitalisme total» se fonde sur son expérience, et il en a résumé le résultat dans une interview retentissante. Il regrette le « modèle rhénan » dans lequel le chef d'entreprise était un salarié et avait la responsabilité de garantir «la pérennité de l'entreprise, assurer sa croissance et trouver un point d'équilibre entre les intérêts du capital d'un côté, des salariés de l'autre». Par le système des stocks-options qui a transformé les managers en actionnaires «le souci d'enrichissement des actionnaires devient dominant par rapport à l'esprit d'entreprise (…). Il n'y a plus personne pour représenter l'intérêt général et notamment l'intérêt des salariés, déjà mis à mal par la perte d'influence des syndicats.» Le résultat est que «l'entreprise fait le choix d'enrichir ses actionnaires plutôt que d'investir.» Mais les normes de rentabilité que les actionnaires essayent d'imposer «sont irréalistes». Les actifs dégagés par l'activité de l'entreprise sont absorbés par la rémunération des actionnaires, qui ne sont plus nécessairement les gros capitalistes des caricatures traditionnelles mais de plus en plus souvent des pensionnés, notamment aux Etats-Unis, qui n'ont logiquement aucun intérêt direct dans le développement économique, social et technologique de l'entreprise ; le bon « gestionnaire d'actifs » est celui qui enrichit le mieux «les millions de petits épargnants qui lui ont fait confiance».
Mais qui sont-ils, ces «gestionnaires d'actifs» qui ne se soucient que du bénéfice immédiat et dont dépend le résultat d'une OPA, et donc la propriété d'une entreprise parfois essentielle pour l'avenir d'une région ou d'un petit Etat ? La description qu'en fait Alain Minc n'est guère reluisante. Auteur de nombreux essais, il avait conseillé De Benedetti dans l'assaut à la Société Générale de Belgique. Alain Minc vient de publier «Le crépuscule des petits dieux» où je lis notamment à propos de ces gestionnaires: « Une bureaucratie anonyme et professionnelle avec de jeunes diacres du capitalisme qui servent de manière conventionnelle la messe de la 'création de valeurs' (…). La population des gestionnaires de fonds, des analystes, de ceux qui font les arbitrages, ne brille ni par sa culture, ni par sa compréhension des phénomènes globaux, ni par sa vision du développement économique.»
Le déséquilibre à corriger. Ce pessimisme des hommes d'action devenus essayistes semble indiquer la nostalgie du «modèle rhénan» et surtout la sympathie pour les producteurs de biens par rapport aux magiciens de la finance, déçus par «les jeunes qui vont à New York ou à Londres apprendre la finance, aucun ne va jamais dans la Ruhr étudier comment fonctionne une industrie… » (Gianni Romiti). Jacques Delors a dénoncé l'absurdité de vouloir maintenir pendant plusieurs années le bénéfice net des fonds propres d'une entreprise à 15%, en ajoutant: «Et si oui, aux dépens de qui?». Selon M. Peyrelevade déjà cité, il devra bien arriver, «le moment où il va falloir que l'écart dans la distribution des revenus entre capital et travail s'atténue ». M. Peyrelevade indique à titre provisoire quelques remèdes possibles, du moins partiels, au déséquilibre actuel: « On pourrait supprimer les stocks options, de façon à libérer un peu les managers de l'emprise de la bourse. On pourrait aussi interdire les achats d'actions» par lesquels l'entreprise enrichit ses actionnaires au lieu d'investir. Sans parler de la transparence indispensable, et de la sévérité des sanctions.
De tous les côtés, l'on souligne l'exigence de règles européennes simples et efficaces. L'affaire Arcelor/Mittal Steel est l'occasion rêvée pour relancer le débat et la réflexion en vue de compléter, améliorer et faire fonctionner les règles du jeu.
(F.R.)