Sarajevo, 11/07/2005 (Agence Europe) - A la veille de la commémoration du massacre de Srebrenica, des personnalités bosniaques et de la communauté internationale, impliquées dans la région à l'époque, ont appelé à revoir complètement l'accord de Dayton. Les invités de la conférence organisée à Sarajevo dimanche 10 juillet par le groupe des Verts au Parlement européen et la Fondation Heinrich Böll ont unanimement souligné les lacunes de cet accord qui a mis fin à la guerre en entérinant la division entre une fédération musulmane-croate et la Republika Srpska. Les Verts ont suggéré que l'Union européenne organise une conférence régionale.
En maintenant les accords de Dayton, « on empêche la Bosnie-Herzégovine d'être un Etat libre, démocratique et multiethnique », a protesté Haris Silajdzic, qui fut le Premier ministre de Bosnie-Herzégovine de novembre 1993 à décembre 2005. « Pourquoi Milosevic est-il en prison alors que son projet continue en Bosnie-Herzégovine », avec la division ethnique, a-t-il demandé, soulignant que si lors de la guerre, « l'embargo sur les armes avait fait que nous ne pouvions pas nous défendre, poursuivre Dayton, c'est un embargo sur l'avenir ». M.Silajdzic n'est plus vraiment impliqué dans la vie politique de son pays. Selim Beslagic, parlementaire bosniaque et maire de Tuzla pendant la guerre, a lui aussi dénoncé avec vigueur l'accord de Dayton. « Je ne peux accepter un accord qui reconnaisse les objectifs de Karadzic », a-t-il déclaré. José Maria Mendiluce, envoyé spécial des Nations Unies pendant la guerre, considère lui aussi que « Dayton est le problème ». Pour Ralf Fücks, membre du comité exécutif de la Fondation Heinrich Böll, « la ville de Srebrenica est symbolique de ce qui ne va pas avec les accords de Dayton, séparation ethnique persistante, non retour des réfugiés… ». « L'état actuel de la situation est intenable, c'est un demi-protectorat qui mène à une déresponsabilisation généralisée », estime-t-il. Azra Djazic, représentante de cette fondation à Sarajevo, juge que « Dayton a un bilan contrasté, d'une part cet accord a mis fin à la guerre, mais d'autre part il a entériné l'ethnicisation ».
Les députés verts européens qui co-organisaient la conférence estiment eux aussi que « la question maintenant est de dépasser l'accord de Dayton ». Dans une résolution adoptée la semaine dernière, le Parlement européen dans son ensemble exhortait le Conseil à prendre des initiatives pour réviser cet accord. Les Verts jugent « indispensable que l'Union européenne prenne l'initiative d'une grande conférence régionale pour régler la question de la restructuration de la région et pour dépasser Dayton », a déclarédimanche leur co-président, Daniel Cohn-Bendit. « L'Europe fait erreur en ne misant pas davantage sur la coopération dans la région », estime-t-il. S'il reconnaît que cette idée n'est pour l'instant que celle de députés européens, et pas de ceux de la région, il assure que « lorsque l'on parle à des politiciens de la région, ils demandent à l'Union européenne de prendre l'initiative ».
L'ancien Premier ministre bosniaque Haris Silajdzic a longuement insisté sur le fait que la communauté internationale, l'ONU, « savaient ce qui se passait », mais ne voulaient pas agir, et ont fini par intervenir « trop tard ». Leur erreur a été de vouloir traiter la situation « comme une question humanitaire et pas un génocide », a-t-il déploré. Envoyé spécial des Nations Unies en charge de l'aide humanitaire à l'époque même de Srebrenica, José Maria Mendiluce n'a pas été le dernier à critiquer l'action de la communauté internationale. Il a assuré que son équipe et lui-même ont fait « tout ce qu'ils pouvaient » pour alerter la communauté internationale des crimes « qu'ils voyaient dans tout le pays ». « La communauté internationale avait le syndrome de neutralité de la Croix Rouge », déplore-t-il, se disant « horrifié de ce que l'ONU n'a pas fait, employant le HCR (son office d'aide humanitaire) comme excuse ». « Ce n'était pas une question humanitaire », a-t-il martelé.
Au cours d'une visite samedi au musée installé par la famille Kolar, propriétaire de la maison, à l'entrée du seul tunnel qui reliait Sarajevo à l'extérieur pendant le siège de la ville, Edis Kolar soulignait très amèrement que « l'ONU a arrêté les avions, et aurait pu aussi arrêter l'artillerie, cela aurait été facile pour eux. Mais ils ont mis trois ans et demi pour y penser ». « Nous n'avons aucun moyen d'échapper à la crise si l'Europe ne nous aide pas, elle ne doit pas fermer sa porte », a avertit Srdjan Dizdarevic, président de la commission Helsinki pour les droits de l'Homme en Bosnie-Herzégovine. « L'Europe ne peut pas arrêter l'Histoire », sous peine de se voir « marginalisée », estime l'ancien Premier ministre bosniaque Haris Silajdzic.