Intérêts contradictoires. La définition du nouveau régime européen pour le sucre doit être évaluée avec beaucoup d'attention et autant de sérénité que possible, parce que les intérêts en jeu sont nombreux et malheureusement contradictoires. Il y a les intérêts de l'agriculture européenne et ceux des fabricants européens du sucre. Il y a les intérêts des consommateurs européens. Il y a les intérêts du commerce mondial et des producteurs extra-européens, et les décisions de l'OMC que l'Europe doit respecter. Il y a les intérêts spécifiques des pays ACP producteurs associés à l'UE, intérêts qui se situent à l'opposé de ceux d'autres grands pays producteurs mondiaux. Et il y a derrière tout ça une odeur de pétrole. Chacune des parties en cause a pris position en défendant ses thèses, et la cacophonie est totale.
La mascarade de quelques ONG. Tous les intéressés ont des raisons dont il faut tenir compte. Je laisserai de côté la mascarade des prises de position autant tonitruantes qu'ineptes d'Oxfam. Cette organisation non gouvernementale (ONG) jouit encore d'un certain prestige, grâce à ses quelques mérites du passé et aux moyens financiers dont elle dispose, mais depuis quelque temps son seul souci est la défense des intérêts non pas des pays pauvres (même si elle leur consacre quelques actions spectaculaires et démagogiques) mais du grand commerce. Cette affaire du sucre en est une démonstration éclatante. Pendant des années Oxfam s'est battue, avec les slogans habituels (Europe forteresse et d'autres aménités du même acabit) pour l'ouverture du marché européen du sucre à la concurrence mondiale, et donc pour la réduction du prix européen interne. Les arrêts de l'OMC et les propositions actuelles de la Commission indiquent qu'effectivement la politique de l'UE est trop protectionniste, et difficilement justifiable dans son aspect «exportations subventionnées». Mais en même temps, l'Europe applique aux pays ACP exportateurs (et même pour un contingent, à l'Inde) un prix identique au prix européen interne. En réduisant son prix intérieur, l'UE doit évidemment réduire dans la même mesure le prix garanti aux ACP. Et voici qu'Oxfam, qui a fait tout son possible (en partie avec raison) pour que l'Europe soit obligée à ouvrir ses frontières et à diminuer ses prix, s'insurge et s'érige en défenseur des pays pauvres qui vont subir les conséquences de la politique qu'elle a toujours préconisée, lance des communiqués incendiaires (le projet de la Commission « aura des conséquences dévastatrices pour les pays pauvres du monde ») et organise des conférences de presse, avec d'autres ONG qui réclament que l'UE garantisse à des pays comme Maurice, Mozambique, Malawi, Zambie, Guyana, Barbados, des «prix rémunérateurs» (ce qu'elle a toujours fait aussi longtemps qu'on le lui a permis), comme si elle pouvait payer demain aux pays «préférentiels» des prix supérieurs à son prix interne.
Intérêts réels des ACP et autres pays pauvres. Certains ONG sont de bonne foi, mais elles devraient faire un effort pour comprendre que dans le secteur agricole en général l'ouverture totale des frontières de l'Europe à la concurrence mondiale avantage les pays riches (Etats-Unis, Australie, Nouvelle-Zélande, Canada, selon les produits) et les colosses émergents (Brésil et bientôt Chine) au détriment des pays pauvres. Et les Etats ACP ont eux aussi leurs responsabilités, ceux du moins qui se sont alignés, à l'OMC, sur les revendications des pays qui réclament le libre-échange en agriculture et qui rejettent la notion de la «multifonctionnalité» de l'agriculture. En même temps, cette notion est reprise par plusieurs ACP dans la défense de leurs intérêts légitimes ! Ces ambiguïtés sont dangereuses ; cette notion, née en Europe, il faut l'accepter en tant que principe valable pour tous, et non par intermittence. Je regrette qu'à propos du sucre même le WWF ait glissé dans la démagogie. Il reconnaît (déclaration d'Elizabeth Guttenstein) que certains pays pauvres provoquent, pour développer leur culture de canne à sucre, l'érosion et la pollution des sols. A qui la faute ? Mais bien sûr à l'UE, qui ne les a pas aidés à produire le sucre «tout en respectant l'environnement». Et le WWF réclame, en s'alignant sur Oxfam, que l'UE verse aux pays ACP et aux autres pays pauvres «un minimum de 500 millions d'euros par an » même là où cette culture est une «très mauvaise affaire» pour l'environnement qui devrait pourtant représenter, pour cette organisation, le souci prioritaire. Louis Michel, dont l'action en faveur des pays pauvres est sérieuse et concrète et non démagogique et hypocrite (je veux dire qu'il se préoccupe de leurs intérêts et non de ceux du grand commerce international), a indiqué que l'UE financera dans les pays ACP les projets sérieux visant à moderniser la production de sucre ou à la remplacer par d'autres productions là où aucune possibilité n'existe de rendre le sucre rentable. C'est exactement la politique que la Commission suggère pour l'UE elle-même. Les pays ACP qui présenteront des projets valables seront aidés ; 40 millions d'euros sont prévus pour 2006 en faveur des projets déjà reçus à Bruxelles (M. Michel a cité Maurice). D'autres financements suivront si des projets analogues arrivent, y compris pour la production de bioéthanol. Mais l'UE ne soutiendra pas des projets sans avenir, visant seulement à pomper des subventions. Louis Michel a rappelé qu'à partir de 2009 le sucre des pays les plus pauvres du monde entrera librement dans l'Union, sans droits de douane ni contingents, et il a cité le chiffre de 3,5 millions de tonnes en tant que volume annuel possible des importations à ce titre. Mais il a en même temps souligné l'exigence que le Parlement et le Conseil ajoutent des mesures efficaces et sévères contre les fraudes consistant à introduire dans l'UE du sucre indiqué comme originaire de pays pauvres mais ayant en réalité une tout autre origine ; seuls se plaindront de cette précaution ceux qui donnent la priorité aux intérêts du grand commerce sur le développement des pays pauvres.
Intérêts réels de l'Europe. Ayant ainsi épuisé, pour le moment, mon analyse du volet externe du dossier, quid du volet interne ? Je sais bien que ce n'est pas à la mode, mais figurez-vous que je me soucie aussi de l'agriculture européenne, et que j'en arrive même à estimer que pour les produits de base l'Europe doit être en principe autonome. Quand et pourquoi s'est développée en Europe continentale la production industrielle de sucre à partir de la betterave rouge (beta vulgaris, variété rapa, forme saccharifera) ? Je tire ces indications d'une encyclopédie scolaire. La présence du sucre dans cette betterave est connue depuis 1605, grâce à Olivier de Serres. En 1747, le chimiste prussien Marggraf réussit à isoler ce sucre, et une première sucrerie fut installée en Silésie en 1797. Mais la culture sur large échelle et la transformation industrielle ne prirent un essor véritable que vers 1806, en France, pour faire face à certaines conséquences du « blocus continental » décrété par Napoléon pour répondre au «blocus maritime» anglais. Ces deux actions combinées empêchaient, en pratique l'arrivage du sucre de canne, parmi d'autres denrées, sur le continent. La betterave garantissait à l'Europe l'autonomie sucrière. Personne ne songe à poursuivre les guerres napoléoniennes par d'autres moyens mais c'est quand même une coïncidence curieuse ; c'est par une avancée technologique que le continent a évité en son temps un risque de pénurie. Un élément de réflexion dans le débat sur l'autonomie alimentaire de l'Europe acquise grâce à la PAC.
La Commission européenne a d'ailleurs présenté son projet de réforme comme le moyen de sauvegarder et garantir une production permanente de sucre européen, ce qui implique que la betterave soit cultivée là où elle est raisonnablement rentable. Il ne s'agit pas de produire aux cours mondiaux, qui sont artificiels, ni aux coûts brésiliens, mais de réduire radicalement les prix garantis actuels. La Commission a évalué la réduction appropriée à 39% pour le sucre (en quatre ans) et à 42,6% pour la betterave (en deux ans). Les résultats seraient une diminution sensible de la production européenne, la disparition de la culture de la betterave dans certaines régions de l'Union, la fin des exportations subventionnées, l'augmentation des importations. L'UE compenserait partiellement les pertes des betteraviers obligés de se contenter d'une rémunération moins élevées ou de se reconvertir ainsi que la fermeture des usines qui ne seront plus viables.
Audition publique. Ainsi qu'il était prévisible, aussi bien les agriculteurs européens que les autorités des pays ACP ont protesté en critiquant vertement le plan de la Commission, en particulier l'ampleur et la rapidité de la baisse des prix garantis. Plusieurs gouvernements de l'UE ont annoncé qu'il y aura bataille au sein du Conseil (mais le ministre français - tout en réclamant des modifications- a estimé que l'orientation générale est acceptable). Au sein du Parlement européen, chacun a réagi selon les intérêts de son pays, la conception d'une agriculture européenne à sauvegarder dans son ensemble étant inconnue. Selon une parlementaire britannique, il est «indéfendable» de subventionner la production sucrière aux dépens des pays en développement ; une parlementaire espagnole reproche à la Commission de vouloir concentrer la production sucrière dans les zones prospères en provoquant son abandon dans les zones moins favorisées ; un parlementaire italien s'est préoccupé des conséquences pour l'emploi en Italie méridionale ; pour un Vert allemand, le projet aide les multinationales du sucre et sonne le glas du secteur betteravier en Europe ; pour un socialiste belge, les consommateurs seront également perdants parce que le prix du kilo de sucre dans les magasins ne baissera pas. Mais la commission de l'agriculture du PE a été plus circonspecte, en évitant toute prise de position avant l'audition publique qu'elle organise ce mercredi 13 juillet.
Odeur de pétrole. On pourra à cette occasion mieux évaluer les réactions des organisations professionnelles, qui ont exprimé logiquement leur vive préoccupation et évaluent aussi d'autres éléments tels que les stocks, les fluctuations de la production (on parle de déficit pour la campagne en cours) et les perspectives de production de bioéthanol à partir de la canne à sucre, où le Brésil dispose de possibilités presque illimitées et s'engage à fond: production de 16 milliards de litres par an et investissements annuels de presque un milliard de dollars par an d'ici à 2010 ! Il serait formidable pour l'Europe de diversifier ses approvisionnements en se libérant de la dépendance excessive du pétrole et des pétroliers, rois du pétrole du Moyen-Orient ou magnats américains déterminant par leurs spéculations les cours du brut. (F.R.)