Les conséquences seront sérieuses. Les Français ont rejeté le traité constitutionnel européen en connaissance de cause, et il est inutile de chercher trop de justifications ou d'explications. Il est vrai qu'au commencement de la campagne référendaire les partisans du non avaient avancé beaucoup d'affirmations qui étaient, à mon avis, mensongères ; mais il est vrai aussi que les défenseurs du oui ont répondu et que, dans la dernière phase, les arguments valables ont été présentés avec clarté, souvent avec talent et de manière convaincante (voir cette rubrique dans notre bulletin n. 8955). Je ne partage donc pas l'idée selon laquelle les Français ont voté comme ils ont voté parce qu'ils n'étaient pas en mesure de se faire une idée correcte des arguments en présence. Ils ont choisi, un point, c'est tout.
Les conséquences seront, à mon avis, sérieuses, pour l'Europe dans son ensemble et pour la France en particulier. Les trois présidents (du Parlement, du Conseil européen et de la Commission: voir les pages suivantes) ont évidemment raison de dire que «l'Europe continue et les institutions fonctionnent pleinement», et qu'un moment de réflexion est nécessaire avant de prendre des initiatives. Mais il ne servirait à rien de cacher certaines répercussions négatives sur quelques grands dossiers d'actualité.
Le nouveau cadre budgétaire européen sera restrictif. Les «perspectives financières» 2007-2013 sont, à mon avis, frappées de plein fouet. L'attitude de la majorité des Français, repliés sur eux-mêmes, incitera d'autres peuples à prendre des attitudes analogues, en premier lieu sur le plan budgétaire. Les pays «contributeurs nets» deviendront encore plus restrictifs et la thèse du budget européen limité à 1% du revenu de l'Union est renforcée. Les humeurs aux Pays-Bas vont dans cette direction, et l'entrée de l'Allemagne dans la campagne électorale nationale empêchera le gouvernement de se montrer généreux. En juin, soit il n'y aura pas d'accord, soit il y aura un compromis ne dépassant pas, pour les dépenses de l'Union, le taux de 1,03% du revenu européen (correspondant environ à ce que le Parlement européen peut approuver sur une base annuelle). Dans un cas comme dans l'autre, les ambitions communautaires devront baisser, au détriment en premier lieu des pays les moins favorisés et des régions en retard.
Des armes pour démanteler la PAC. La deuxième répercussion négative concernera la politique agricole commune (PAC). Les réformes déjà mises en œuvre ou annoncées visaient à sauver cette politique, et j'estime que les agriculteurs français avaient intérêt à les soutenir. Ils ont préféré suivre la démagogie pernicieuse de José Bové, en donnant des arguments et des armes à tous ceux qui, en Europe, poursuivent depuis des années l'objectif de démanteler la PAC (ils sont très nombreux). Il est vrai que théoriquement l'argent nécessaire pour la gestion des marchés et pour les subventions directes est garanti jusqu'en 2013 ; mais ce n'est pas seulement une question d'argent. L'esprit de la PAC réside, ou devrait résider, dans la préférence communautaire: les Européens devraient se nourrir d'abord en consommant les produits de leur terre, de leur agriculture millénaire qui a façonné leurs paysages et leur civilisation. Mais les agriculteurs français ont rejeté cette conception. Pourquoi les autres Etats membres devraient-ils alors continuer à donner la préférence à la viande française sur la viande argentine? Au blé français sur le blé d'ailleurs? La solidarité européenne est une conception globale, celui qui la rejette (au nom d'abstractions comme le «plombier polonais» ou de mensonges comme la mort des services publics) n'a pas le droit de l'invoquer là ou ceci l'arrange.
Toute renégociation est impossible. On pourrait continuer la liste des répercussions négatives, en commençant par l'élimination de la Charte des droits fondamentaux en tant qu'élément constitutionnel de la nouvelle Europe, les incertitudes sur les négociations d'adhésion avec la Turquie. Je me limiterai à rappeler l'absurdité de l'hypothèse d'une renégociation de la Constitution, pour en préparer une autre conforme aux souhaits de la France. Lesquels ? Dans sa déclaration personnelle (voir les pages suivantes), le président du Conseil européen Jean-Claude Juncker a dit: « Parmi les Français qui ont dit non, il y a ceux qui veulent tout arrêter et ceux qui veulent aller plus loin. Difficile de mettre d'accord entre elles ces conceptions de l'Europe. Impossible de renégocier le traité dans ces conditions.» Cette analyse est irréfutable. Le poids des «souverainistes» est lourd dans la majorité qui a voté non ; en leur absence, une majorité contraire à la Constitution n'aurait pas existé. On peut aimer passionnément la France, sa langue, sa culture, son histoire, ses villes et ses paysages, mais avec des préférences: préférer, par exemple, la France de Jacques Delors, ouverte à l'Europe tout en sauvegardant son identité, à celle de Jean-Marie Le Pen.
(F.R.)