Bruxelles, 25/01/2005 (Agence Europe) - Le plan d'action esquissé par la Commission européenne pour atténuer l'impact de la future réforme du marché européen du sucre sur les pays ACP (Afrique/Caraïbes/Pacifique) et les pays les moins avancés (PMA) n'a pas suscité l'enthousiasme de ces derniers, loin s'en faut (EUROPE d'hier, p. 9.). Eu égard au rôle crucial du sucre pour les économies de ces pays en développement, la perspective d'une réduction de 37% des prix garantis applicable dès 2006 à leurs exportations de sucre vers l'UE est pour eux inacceptable, et ne saurait être compensée par de simples mesures d'accompagnement, nullement chiffrées, d'autant plus que les ACP réclamaient une compensation financière du préjudice de cette réforme pour leurs économies, estimé par leurs soins à quelque 255 millions d'euros. Toutefois, la réunion informelle organisée lundi à Bruxelles entre Commission, ministres de l'Agriculture de l'UE et leurs homologues représentant les pays producteurs du sucre bénéficiant d'un accès préférentiel au marché européen au titre du Protocole Sucre ou de l'initiative « Tout sauf les armes » a eu, de l'avis de tous, le mérite d'engager le dialogue sur une réforme incontournable dont la Commission proposera les modalités en fin d'année.
Fernand Boden, ministre luxembourgeois de l'Agriculture, a dit à la presse: « Ce fut une réunion franche et ouverte. Nous avons écouté les doléances, les critiques et les propositions. Il existe un accord sur le fait qu'une réforme (…) est nécessaire et inévitable. Il faut tenir compte des intérêts et des spécificités de l'UE, mais aussi des intérêts légitimes des ACP et des PMA. Ils nous ont dit leurs problèmes concernant le calendrier et le montant de la réduction des prix. Je leur ai donné l'assurance qu'au sein du Conseil, il sera tenu compte de leurs préoccupations », a-t-il déclaré. Selon lui, il en ira de même pour les propositions législatives que fera la Commission et qui tiendront compte du verdict du panel de l'OMC, le 28 avril, pour trancher le litige opposant l'UE au Brésil, l'Australie et la Thaïlande à propos du régime sucre actuel. « Le dialogue va se poursuivre », a-t-il assuré.
« Nous sommes conscients de l'impact économique et social de la réforme », a reconnu la Commissaire à l'agriculture Mariann Fischer- Boel. Rappelant que le secteur du sucre est le seul qui n'ait été soumis à aucune réforme en quarante ans, alors qu'il est confronté à des problèmes structurels, d'excédents et de prix artificiellement gonflés par un système de subventions « soumis à un tir de barrage de toutes parts », elle s'est dite convaincue que la réforme envisagée (une réduction de la production et des subventions, et introduction d'un système de paiement découplé de la production) présente des avantages pour les ACP. « Le régime sucre actuel arrive à échéance à la fin juin 2006. Si nous ne travaillons pas dès à présent à un nouveau régime, nous ne pourrons pas disposer des instruments nécessaires pour bien gérer le marché (…). Je suis consciente que la pilule est assez amère - c'est un avis partagé par les Etats membres de l'UE également -, mais il nous faut aller de l'avant. Je suis confiante que le bon sens l'emportera », a-t-elle déclaré. Pour Louis Michel, Commissaire au Développement, « le fruit de ce dialogue va nourrir le document formel que nous présenterons plus tard (…). Nous ne voulons pas imposer de recette miracle à nos partenaires. C'est à eux de choisir une stratégie d'adaptation spécifique ». M. Michel annonce une approche intégrée pour les régions dépendant du sucre, et une vision à long terme intégrant les évolutions attendues du commerce, ainsi que des mesures cohérentes par rapport aux stratégies de développement existantes, délibérément orientées vers la réduction de la pauvreté et reposant sur une analyse des perspectives du secteur du sucre et des secteur alternatifs pour renforcer la compétitivité du secteur sucrier et développer les activités alternatives. Mais ce plan d'action ne s'accompagne d'aucun montant financier. « Nous ne pouvons pas préjuger des perspectives financières de l'UE. Nous sommes attentifs aux besoins », indique M. Michel. La majeure partie du budget disponible par enveloppe nationale (sur les ressources du Fonds européen de développement) sera allouée en fonction des besoins des pays, de préférence via un appui budgétaire direct - option chère au Commissaire Michel. Quant à Peter Mandelson, Commissaire au Commerce, il a dit la volonté de la Commission d'assurer une transition ordonnée. « Je pense qu'il est possible de sortir les ACP de leur dépendance (…) La Commission souhaite maintenir un accès privilégié au marché européen pour les exportations de sucre ACP. Le Protocole sucre sera intégré dans les accords de partenariat économique ».
Aucun de ces arguments n'a convaincu les ACP et les PMA. Nandcoomar Bodha, ministre de l'Agriculture de Maurice, l'a dit ouvertement. « Le sucre n'est pas un produit de base comme un autre, il est garant de la cohésion du tissu économique et social de nos pays. Une réduction immédiate de 37% du prix garanti auquel il faudra ajouter le coût du transport est inacceptable. Nous avons besoin d'un prix rémunérateur garant de la durabilité de l'industrie sucrière », a-t-il martelé. Cela n'exclut pas, selon lui, un nécessaire effort de diversification à l'intérieur de la filière sucre - effort déjà entrepris par certains pays comme Maurice. Sans dire ce que serait une baisse des prix acceptable, le ministre a précisé. « Nous ne souhaitons pas un prix ACP et un prix européen. Nous voulons un prix soutenable avec une date d'application permettant à nos pays de s'adapter, nous voulons une baisse des prix acceptable pour tous: Européens, ACP, PMA ». Au nom des PMA producteurs de sucre, le ministre de l'Industrie du Soudan, Jalal Al Digair, a déploré que la Commission n'ait rien prévu de spécifique pour les PMA qui grâce à l'initiative « Tout sauf les armes » ont pu bénéficier de prix rémunérateurs. Leur demande de pouvoir compter au moins sur la mise en place d'un contingent pour leurs exportations est restée, à ce stade, sans réponse.