Mettons l'accent sur les aspects positifs. Les partisans du rejet de la Constitution européenne étant restés largement minoritaires au sein du parti socialiste français, oublions ce que cette péripétie avait de désagréable (ambitions personnelles, luttes internes de pouvoir, positionnement en vue des futures élections présidentielles en France) et retenons ce qui est "bon pour l'Europe".
Les trois avantages (plus un). La preuve est faite une fois de plus que l'idée européenne a tout à gagner des débats francs et ouverts, même et surtout lorsque l'objectif de départ était d'en mettre en cause un aspect ou une réalisation particulière. Je l'ai déjà écrit mais je le répète: le véritable ennemi de l'Europe n'est pas celui qui la conteste à visage ouvert, qu'il soit souverainiste ou eurosceptique, mais la méconnaissance de ses vrais objectifs et ambitions, de sa réalité et de ses résultats. La prise de position de Laurent Fabius en faveur du "non" a amené les partisans du "oui" à approfondir l'analyse du traité constitutionnel, à le présenter à l'opinion publique pour ce qu'il est vraiment, parfois avec des arguments nouveaux et des observations supplémentaires par rapport à ce que nous savions déjà. Et c'est le premier avantage.
Deuxième avantage: cet approfondissement de l'analyse a suscité le débat franc et ouvert souhaité non seulement à l'intérieur du Parti socialiste français, mais bien au-delà, impliquant l'opinion publique dans son ensemble. Il n'arrive pas souvent que la presse de toutes les tendances consacre tellement d'espace à un texte communautaire, et que les gens montrent de manière si évidente qu'ils s'y intéressent. Beaucoup de citoyens en France en savent aujourd'hui bien davantage qu'hier sur l'Europe, sur son fonctionnement et ses objectifs.
Troisième avantage: la campagne n'est pas restée uniquement française. Les partis socialistes de toute l'Union sont intervenus, ont indiqué pourquoi ils étaient pratiquement unanimes en faveur de la Constitution, ils ont rappelé la grande tradition socialiste de soutien à l'unification européenne. Cette participation des socialistes de toute l'Union au débat national dans un Etat membre n'a pas été décidée sur un coup de tête ; elle a été discutée au sein du groupe socialiste du Parlement européen, et la discussion a abouti à un texte ("Les socialistes européens disent oui") signé par les chefs de 21 délégations nationales sur 25 qui affirme notamment que "si la ratification appartient à chaque pays, le débat démocratique appartient à tous les Européens", et qui expose les raisons de soutenir cette Constitution qui "renforce le modèle social européen" (voir notre bulletin du 27 novembre, p.4). Les chefs de gouvernement socialistes et les leaders des partis socialistes nationaux avaient lancé un appel analogue (voir notre bulletin du 30 novembre, p.5).
Il sera plus facile de légiférer. Au sein de la commission "affaires constitutionnelles" du Parlement européen, pendant la discussion du rapport Mendez de Vigo/Corbett, neuf socialistes français avaient présenté des amendements contre la Constitution. Le rapporteur socialiste, Richard Corbett, leur avait répondu par écrit, et son texte représente, à mon avis, la réfutation la plus convaincante et radicale des thèses anti-constitution (voir EUROPE du 27 novembre, p. 4). Il démolit ces thèses de façon ferme (il n'hésite pas à soutenir que tel projet d'amendement est "insensé", tel autre "infantile", et tel argument "quasiment raciste") mais en même temps courtoise et je dirais presque confraternelle, entre parlementaires ayant les mêmes convictions politiques mais dont quelques-uns s'étaient égarés. M.Corbett rappelait que le Parlement européen discute et approuve sans cesse des dispositions visant à réglementer le grand marché (dans les domaines social, environnemental, de la protection des consommateurs, de la politique régionale, etc.) et que "la Constitution permettra d'adopter plus facilement et plus démocratiquement de telles législations".
Faire confiance à la démocratie. Encore un point: le résultat positif du référendum national en France est maintenant à considérer comme quasiment acquis. Des opposants subsistent, quelques réactions de dépit ne manqueront pas, mais les principales formations politiques sont pour le "oui" et les citoyens ont prouvé qu'ils sont réceptifs aux arguments valables et qu'on ne les aura pas par la démagogie. Conclusion: il faut faire confiance à la démocratie, croire dans la capacité de nos peuples à raisonner et à comprendre, à la condition qu'ils soient vraiment consultés et qu'ils aient l'impression qu'ils sont entendus. Le "oui" de la France est essentiel. Si ailleurs un choix négatif prévaut, l'Europe saura faire face et envisager les mesures qui s'imposent pour que la Constitution ne disparaisse pas. Mais je crois que Jean-Claude Juncker avait eu raison lorsqu'il avait dit: "Un non de la France conduirait l'Europe dans une crise totale où il n'y aurait plus aucun idéal européen à caresser. Ce serait l'immobilisme absolu." Les militants socialistes français de base ont écarté ce risque. La reconnaissance de l'Europe leur est acquise. (F.R.)