login
login
Image header Agence Europe
Bulletin Quotidien Europe N° 8819
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

Double invitation à dépasser les querelles et les jeux politiques

Parmi les textes qui, ces derniers jours, ont rempli les gazettes à propos de la Constitution pour l'Europe, je voudrais en signaler deux qui s'éloignent aussi bien de la chronique de la cérémonie romaine que de la description du contenu et de la portée du texte signé au Capitole.

La culture ne suffit pas. Le premier texte est de Claudio Magris, auteur d'un livre devenu mythique par lequel, en suivant le parcours du Danube, il nous a aidés à comprendre les pays, populations et civilisations différentes que le grand fleuve traverse, paysages d'Europe "qui contiennent des siècles d'histoire devenus nature, empires et traditions" (oh, ces bûcherons bavarois qui se découvrent la tête devant chaque arbre abattu!). Il a gagné cette année le prix littéraire "Prince des Asturies" et dans son discours de remerciement devant les autorités espagnoles, à Oviedo, il a déclaré: "Ce n'est que dans une Europe réellement unie que les frontières entre ses nations et cultures sont des ponts qui unissent et non des barrières qui séparent. Nous vivons déjà dans une réalité qui n'est plus nationale mais européenne; cette unité de fait doit devenir de plus en plus une unité aussi institutionnelle, même si le chemin sera parsemé de difficultés et de reculs momentanés (…) Europe ne signifie pas nivellement des différences mais un chœur harmonieux, dans lequel Oviedo ne sera pas moins asturien, ni Trieste moins italienne. Dante disait avoir appris à aimer Florence en buvant l'eau de l'Arno, mais en ajoutant que notre patrie est le monde comme pour les poissons la mer."

Pourquoi je donne de l'importance à ces quelques lignes? Parce que souvent les élites intellectuelles, en Italie et ailleurs, affirment que c'est la culture qui fait l'unité de l'Europe et affichent un certain mépris pour l'Europe économique (trop matérielle et sans élan idéal) et institutionnelle (compliquée et bureaucratique). Or, Claudio Magris reconnaît la nécessité des institutions, parce que l'Europe a déjà connu des périodes de forte cohésion culturelle, mais en l'absence d'unité politique et d'institutions communes, elle ne pouvait pas empêcher les guerres sans fin entre Européens. Je cite d'habitude l'opéra "Don Giovanni" comme exemple: un personnage créé par l'Espagnol Tirso de Molina, repris et diffusé dans toute l'Europe par Molière, mis en vers italiens par Da Ponte avec la musique qu'on sait de l'Autrichien Mozart, et première représentation à Prague: quel meilleur symbole de l'unité culturelle européenne? Et pourtant, quelques années plus tard éclatait une série de guerres qui allaient ensanglanter et déchirer le continent jusqu'en 1815, pour recommencer un peu plus tard. Il n'y a pas de paix durable en Europe sans l'unité politique et les institutions communes.

Une nouvelle génération qui comprend l'Europe. Le deuxième texte est d'un journaliste/écrivain très populaire en Italie, Beppe Severgnini, qui, en 1979 (il avait 22 ans), avait fait un stage à Bruxelles auprès de la Commission européenne, et qui le mois dernier a rencontré, sur les lieux de ses anciens exploits, les stagiaires d'aujourd'hui. Ils "quittent leur pays, ils flairent l'Europe et ils apprennent (…) Garçons et filles italiens mélangés à des Allemands cultivés, des jeunes filles espagnoles souriantes, des Grecs foncés qui examinent des Hollandaises blondes." Ayant constaté que plusieurs d'entre eux avaient participé comme étudiants au programme Erasmus. Severgnini poursuit: "Ils ont une jolie lumière dans le regard. Ils arrivent ici en étant italiens, suédois, anglais et polonais: lorsqu'ils partiront ils seront européens. Soyez sûrs que ces jeunes ne diront pas d'âneries sur les autres peuples, ne nourrirons pas de rancunes nationales. Ils voient les différences, mais ils les apprécient. Les stages à la Commission et le programme Erasmus, c'est l'argent le mieux dépensé par l'Union européenne (…) 25 années plus tard, mes meilleurs amis sont ceux des soirées de Bruxelles. Erasmus et les stages, ce sont des instruments formidables contre l'intolérance. Face à la xénophobie, il est inutile de protester: mettez dans la main de l'idiot de service une petite valise et un billet d'avion. Au retour, il ne répétera pas les mêmes bêtises. C'est pour moi et pour vous, lecteurs, que j'écris ces choses. Les stagiaires de Bruxelles les savent déjà, et ils les gardent dans le coeur."

Je sais que Severgnini a raison: les nouvelles générations comprennent l'Europe beaucoup mieux que leurs aînés, obsédés par la réussite matérielle et convaincus que l'unité de l'Europe n'était au départ qu'une entreprise économique. Je lis parfois, dans le même grand quotidien italien où écrit Severgnini, des textes d'intellectuels prétentieux qui n'ont rien compris de l'aventure européenne (exemple: les banalités sur l'UE de Galli Della Loggia). En même temps, toutefois, il m'arrive de côtoyer les jeunes filles et les jeunes hommes qui étudient la naissance de l'Europe unie à l'Université et pour qui Jacques Delors est un mythe. Dans le monde des étudiants, la percée est faite. Quant au monde du travail, les grands syndicats restent sur la bonne ligne: la tradition pro-européenne d'Emilio Gabaglio se poursuit avec John Monks. Et j'ai confiance dans les débats qui viendront autour de la Constitution. Ils aideront les gens à comprendre beaucoup de choses qui, pendant un certain nombre d'années, paraissaient oubliées. (F.R.)

 

Sommaire

AU-DELÀ DE L'INFORMATION
JOURNEE POLITIQUE
INFORMATIONS GENERALES
SUPPLEMENT HEBDOMADAIRE