Un événement rare. Il est rare qu'un Commissaire européen devienne la cible spécifique d'une manifestation populaire. C'est arrivé samedi dernier à Frits Bolkestein. Six partis politiques belges, les syndicats belges affiliés aux différentes confédérations européennes, les principales mutuelles du pays et de nombreuses ONG ont organisé une manifestation contre la "directive Bolkestein" qui a pour objet la libéralisation des services dans l'Union européenne. 5.000 manifestants environ y ont participé.
Cet événement confirme que les forces politiques et sociales, et aussi les opinions publiques, comprennent l'importance et la signification de l'activité communautaire. L'UE n'est plus vue comme une entité abstraite, éloignée des intérêts quotidiens des citoyens: les gens commencent à savoir que les politiques européennes déterminent en grande partie leur vie quotidienne. Le jour viendra où l'électeur de base le comprendra aussi, et l'élection du Parlement européen mobilisera les forces politiques et les foules autant qu'une campagne électorale nationale. Il est vrai que, pour le moment, ce qu'on entend, ce sont surtout les protestations: les gens défilent pour protester contre l'Europe davantage que pour exprimer leur enthousiasme à son égard. La raison en est simple: ce sont toujours les mécontents qui manifestent. S'il existe encore une agriculture vivante et efficace en Europe, c'est à l'UE qu'on le doit; mais les agriculteurs descendent dans la rue seulement quand on leur enlève quelques avantages désormais excessifs ou injustifiés, et non pas quand le Sommet européen leur garantit le soutien financier de l'UE jusqu'en 2013. Les financements européens (subventions de la Commission, prêts de la BEI) rendent possibles les grandes infrastructures de transport, mais les seules manifestations publiques sont les protestations contre les retards (qui sont en réalité nationaux). Les gens accusent (à tort) l'euro de faire augmenter les prix, et seuls les experts savent que c'est l'euro qui a tenu l'Europe à l'abri des crises financières de ces dernières années et qui permet de maîtriser la hausse des cours de pétrole; mais les experts, on le sait, ne défilent pas.
La responsabilité de décider. Je pourrais continuer cette énumération, mais je préfère revenir à l'affaire "services". La directive Bolkestein est simplement un projet. La Commission l'a proposée, mais la décision revient au Conseil (c'est-à-dire aux gouvernements) et au Parlement européen; elle dépend donc des citoyens qui votent. Si les citoyens étaient pleinement conscients, dans ce cas comme dans d'autres, de la valeur de leur vote, le taux de participation aux élections européennes dépasserait 80%.
Ceci dit, il faut essayer de comprendre pourquoi le projet Bolkestein a tellement échauffé les esprits. Par exemple, au Parlement européen, le socialiste belge Jean-Maurice Dehousse a voté la censure contre la Commission à cause de ce projet, en estimant "impossible à un homme de gauche de donner sa confiance à une Commission qui a proposé la directive Bolkestein qui met les services publics en danger de mort". Selon le député écolo Pierre Jonckheer , "il est clair que cette directive risque de mettre en concurrence tous les types de services, donc aussi ceux touchant à l'éducation, à la santé…". De l'autre côté, Jonathan Todd, porte-parole de M.Bolkestein, interviewé à la radio, a accusé certaines forces syndicales belges de diffuser des mensonges sur le projet en question, ce qui a provoqué les vives réactions prévisibles.
Mon impression est que l'on se trouve face à une sorte de "guerre idéologique" qui rappelle la situation des années '90 à propos des services publics, lorsque tout dialogue entre les thèses opposées était en pratique impossible. Dans ce cas-là, une dizaine d'années ont été nécessaires pour clarifier les enjeux et les possibilités de compromis (voir cette rubrique du 28 mai et du 29 mai). Ici, les points de départ sont tout aussi éloignés. L'objectif de Frits Bolkestein est d'étendre la réalité du marché unique au domaine des services, qui représente désormais une part prioritaire dans l'emploi et dans le PIB de l'Union. Sur le plan des principes, le Sommet de Bruxelles des 25 et 26 mars lui a donné raison. Le point 19 des "conclusions" de ce Sommet (chapitre "Achèvement du marché intérieur") dit: " dans le secteur des services, qui demeure fortement fragmenté, une concurrence accrue s'impose pour améliorer l'efficacité, accroître la production et l'emploi et servir les intérêts des consommateurs. L'examen du projet de directive sur les services doit être une priorité absolue et respecter le calendrier envisagé". Le Conseil "Compétitivité" en a donc commencé l'examen.
Il apparaît que les fermes oppositions citées plus haut et les divergences apparues dans les organes du Conseil ne concernent pas le principe en soi d'introduire les règles du marché unique dans ce domaine, mais certains aspects spécifiques et quand même essentiels du projet, concernant les catégories de services à libéraliser, le risque de "dumping social", les soins de santé, etc.. Une oeuvre patiente de clarification est nécessaire, ainsi que, sans doute, des modifications au projet actuel. C'est la tâche du Conseil et du Parlement, selon la "méthode communautaire". Je reviendrai demain sur l'état des travaux. (F.R.)