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Bulletin Quotidien Europe N° 8490
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

Un échec de la réforme de la PAC dans le but de sauvegarder certains avantages pour les agriculteurs serait scandaleux

Une réforme indispensable et salutaire. Ce serait un scandale. Quoi? Que le Conseil "Agriculture" ne parvienne pas à achever cette semaine ses négociations sur la réforme de la politique agricole commune (PAC). Pourquoi un scandale? Parce que tous les Etats membres et toutes les institutions sont d'accord, avec plus ou moins d'enthousiasme, sur la nécessité de la réforme et sur ses objectifs essentiels. Les accusations contre le Commissaire Fischler, les déclarations fracassantes, les scènes mélodramatiques et le cortège de prises de position sur l'impossibilité d'accepter le projet (malgré les nombreux assouplissements intervenus) ne concernent pas l'orientation générale de la réforme mais certaines modalités d'application, essentiellement en vue de conserver une partie des avantages dont bénéficient les agriculteurs et que la Commission propose d'éliminer ou de réduire. Les gouvernements (au-delà des ministres de l'Agriculture), le Parlement européen, les parlements nationaux pour autant que de besoin, les forces politiques et d'une manière générale les opinions publiques doivent prendre conscience de la réalité et opérer la distinction entre deux éléments:

A. L'orientation générale et la signification de la réforme. Le découplage des aides aux agriculteurs, c'est-à-dire la rupture du lien automatique entre les aides reçues et les quantités produites, vise à rompre le cycle infernal par lequel l'agriculteur est poussé à produire toujours davantage en fonction de l'ampleur de la subvention versée par l'UE, en se désintéressant de la qualité ainsi que de la demande du marché. L'orientation originaire de la PAC était justifiée dans les années 50 par l'exigence d'augmenter la production agricole européenne afin de faire face aux besoins alimentaires de la population (à l'époque, les enfants affamés, on les avait chez nous). Ensuite, les mécanismes encourageant l'expansion illimitée de la production ont été à l'origine des montagnes de beurre inutilisable, de la destruction de milliers et de milliers de tonnes de fruits impossibles à consommer ou à conserver, des "distillations préventives" de millions d'hectolitres de vins de très mauvaise qualité, et en général de la diminution dramatique de la biodiversité en Europe (à cause de la concentration des productions sur les qualités les plus rentables, sans souci de la qualité ni de la demande). Les réformes successives de la PAC ont progressivement atténué ou éliminé ces déviations. Il reste à accomplir le pas final.

À l'avenir, l'agriculteur doit être rémunéré par les fonds publics pour ses fonctions irremplaçables en faveur de la nature et de la société. La rémunération supplémentaire liée à la production proviendra de la vente de ses produits; elle sera d'autant plus élevée qu'il se souciera de la qualité et de la demande des consommateurs. Cette orientation fondamentale a été approuvée aussi bien par le Parlement européen que par le Conseil (le ministre français de l'Agriculture, Hervé Gaymard, a été très explicite à ce sujet).

B. Les intérêts des agriculteurs doivent être pris en considération, mais sans oublier l'intérêt général. Les questions qui font l'objet depuis plusieurs semaines de débats acharnés tournent autour des modalités. Il est question du pourcentage du niveau du "découplage" pour les céréales, pour le blé dur, pour la viande bovine, ainsi que de la réduction de certains prix garantis: ceux des céréales et des oléagineux doivent-ils baisser de 2,5%, ou davantage, ou pas du tout ? Ceux du beurre de 7% ou de 4% par an? C'est sur ces aspects et d'autres analogues que les ministres se bagarrent, souvent dans le but d'arracher des avantages supplémentaires réclamés par l'une ou l'autre organisation agricole nationale.

Que cela soit clair: les agriculteurs ont le droit de défendre leurs intérêts, comme toute autre catégorie de citoyens, et chaque ministre celui de protéger les productions de son pays. Mais les ministres ne doivent pas oublier leur responsabilité politique: ils ne sont pas les porte-parole des organisations agricoles (toutes les réformes de la PAC ont toujours été réalisées malgré la vive opposition des agriculteurs et leur annonce de ravages irrémédiables), et ils doivent distinguer entre les "avantages acquis" encore justifiés et ceux qui sont devenus des abus , en tenant compte des intérêts des consommateurs. Pour nos campagnes, le "développement des zones rurales" a autant d'importance que la production agricole, et des transferts financiers entre ces deux objectifs sont opportuns. De leur côté, les agriculteurs doivent comprendre que la qualité de la production et son adéquation à la demande sont et seront de plus en plus leurs atouts principaux, alors que leur ennemi mortel serait l'ouverture inconsidérée des frontières de l'UE à la concurrence mondiale.

Les ministres de l'Agriculture et les organisations agricoles connaissent parfaitement les données et la réalité des problèmes. Il est nécessaire que les parlements (européen et nationaux) en prennent conscience, ainsi que les autres ministres, notamment ceux des Affaires étrangères, qui ne peuvent pas ignorer que la PAC sera bien mieux défendable au niveau international si sa réforme est approuvée. (F.R.)

 

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