Si les Américains n'avaient pas tout à fait tort… Je vais réussir un petit exploit: déplaire à tout le monde. Parce que l'idée que je vais énoncer est, à première vue, une hérésie européenne. La voici sous la forme d'une interrogation: et si les Etats-Unis n'avaient pas tout à fait tort à propos de l'agriculture? Je pose la question de savoir si la politique américaine de soutien à l'activité agricole - politique condamnée en termes très durs, avec une unanimité touchante, à la fois par l'Union européenne, par les pays exportateurs du groupe de Cairns, par l'OCDE et par les pays en voie de développement - ne sera pas considérée à l'avenir, dans son orientation générale, comme un modèle incontournable.
Certes, les critiques du comportement des autorités américaines sont pleinement justifiées car ce comportement est incompatible avec leurs engagements internationaux et avec l'attitude qu'elles affichent à l'égard de la politique agricole européenne. Tout en réclamant, et avec quelle arrogance, l'ouverture du marché européen, les Etats-Unis lancent un programme colossal de subventions à leurs agriculteurs, pour plusieurs milliards de dollars. Et tant pis pour la loyauté du commerce et pour les obligations souscrites à l'OMC, tant pis si quelques grandes exploitations américaines s'en mettront plein les poches… Ce n'est pas étonnant que Franz Fischler ait réagi avec une extrême vigueur et que de vives protestations soient arrivées d'Australie et d'ailleurs. Mais voilà: les aides américaines se situent dans un contexte d'ensemble qui comporte aussi des milliards de dollars pour préserver la qualité de sols et des eaux et pour sauver les marécages, plus des bons alimentaires pour les familles nécessiteuses et pour les immigrés en position régulière, et d'autres mesures encore. Et alors on se demande si le programme américain ne devrait pas être évalué sous un angle plus vaste que celui de ses effets commerciaux, en tenant compte aussi de ses autres objectifs.
Sauvegarder le milieu naturel en Amérique. Maintenir un niveau élevé de production agricole, dont le monde a absolument besoin. Contribuer à la satisfaction des besoins alimentaires des couches défavorisées de la population des Etats-Unis. Assurer aux agriculteurs américains un revenu comparable à celui des autres catégories de travailleurs. Voici un programme qui n'est pas trop éloigné de la doctrine européenne sur le caractère multifonctionnel de l'agriculture. Qu'est-ce qui est inadmissible dans ce programme ? Cela saute aux yeux: c'est qu'au niveau mondial, les Etats-Unis s'efforcent d'interdire aux autres, pour des raisons commerciales, la poursuite d'une partie des mêmes objectifs qu'ils affichent.
150 millions d'enfants. Ma conclusion est celle que je m'entête à répéter à chaque occasion. En agriculture, le libre-échange fondé sur le principe de la compétitivité ne répond en rien aux besoins de l'humanité et il est ruineux pour la nature. Il profite au grand commerce, aux multinationales, aux producteurs qui se désintéressent de la durabilité de la production, aux gouvernements qui se préoccupent davantage d'intérêts sectoriels immédiats que de l'avenir. Les pays en développement devraient orienter leur agriculture vers la satisfaction des besoins alimentaires de leurs populations, en fuyant comme la peste la tentation de la monoculture pour l'exportation. Les pays riches doivent avoir le droit de maintenir leur production agricole et de la protéger, à la condition de ne pas utiliser leur puissance financière pour envahir les marchés d'autrui. C'est l'orientation même de la politique agricole et alimentaire mondiale qui doit être repensée, en rejetant définitivement la priorité aujourd'hui attribuée à la liberté des échanges. L'OMC fait son métier, mais le développement des échanges agricoles est en lui-même un objectif presque secondaire qui doit être subordonné à des exigences bien autrement essentielles pour l'humanité et pour la planète sur laquelle cette humanité doit bien vivre, en regardant au-delà des quelques années de vie de la génération présente.
150 millions d'enfants mourront de faim dans les prochaines années. C'est le Secrétaire général de l'ONU qui vient de l'annoncer. Face à une telle prévision, quel poids peuvent avoir les querelles sur la corbeille A ou B, sur tel ou tel paragraphe d'un accord, sur les intérêts d'une multinationale ou la conquête d'un marché? Il n'existe que deux priorités absolues: combattre la famine dans le monde en pensant aux enfants et aux populations qui n'ont pas de quoi se nourrir; sauver la terre en sauvegardant le milieu naturel contre la désertification et les pollutions. Pour notre vieille Europe, s'y ajoute l'exigence de respecter ses paysages, ses traditions, l'équilibre de son territoire et ce qui reste de sa biodiversité. C'est dans cet esprit que l'UE doit aborder sa révision de la PAC et négocier dans le cadre de l'OMC, et se donner aussi le courage politique de dire la vérité aux pays tiers à qui l'Europe a fait des promesses inconsidérées.
Une orientation en ce sens est désormais perceptible même au sein des institutions communautaires. J'en rendrai compte demain, dans cette même rubrique. (F.R.)