Le retour de l'Europe. Comme d'habitude, c'est du point de vue européen que je me permets d'ajouter une petite page aux milliers qui ont été consacrées au résultat de l'élection présidentielle en France. Et je le dis sans ambages: ce qui est arrivé en France a des aspects positifs. Pendant la campagne électorale qui avait précédé le premier tour de cette élection, le thème européen avait été oublié. Il figurait formellement dans les programmes aussi bien de Jacques Chirac que de Lionel Jospin, mais sans conviction, inséré parce qu'il fallait bien en dire quelque chose, et je ne peux que répéter ce que j'avais écrit dans cette rubrique du 26 avril: on n'acquiert pas de crédibilité européenne en prononçant un discours isolé qui ne s'appuie pas sur une action constante et sur des convictions fortes. Avant le deuxième tour, le délire anti-européen de Jean-Marie Le Pen a provoqué une réaction salutaire. Les responsables politiques ont affirmé avec clarté que pour la France il n'existe pas d'avenir en dehors de l'Europe; les commentateurs ont montré, arguments à l'appui, à quel point le programme Le Pen était ruineux et absurde. Valéry Giscard d'Estaing, en intervenant à la télévision en tant que président de la Convention sur l'avenir de l'Europe, a su trouver les termes justes et la noblesse de ton appropriée pour donner une "leçon d'Europe" simple, claire et convaincante.
Un langage dont on avait perdu l'habitude. Par les prises de position politiques, les commentaires d'économistes, d'historiens et de journalistes et l'intervention de Giscard d'Estaing, les Français ont pu entendre parler de l'Europe dans un langage dont ils n'avaient pas l'habitude (ni les citoyens des autres Etats membres, d'ailleurs), et comprendre ce que la construction européenne nous apporte. Le retour en arrière, ce serait un cauchemar. A nouveau les frontières et les contrôles, les interdictions de résidence, l'impossibilité d'exercer partout sa profession ou d'acheter librement des biens immobiliers dans n'importe quel pays de l'Union, la couverture de la sécurité sociale limitée au territoire national… Et la sortie de l'euro? Les experts ont quantifié à 20% ou 30% la dévaluation immédiate du franc français rétabli, avec des répercussions automatiques sur le coût de la vie, l'exigence de changer de devise (avec un FF dévalué!) à chaque passage de frontière… Il est vrai que Le Pen lui-même a fait partiellement marche arrière sur ce point, en parlant d'un taux de change fixe FF/euro: mais ceci signifierait l'obligation pour la France de suivre la politique monétaire de l'UE sans participer aux décisions (ce qui constituerait la vraie perte de souveraineté). Et l'écroulement de la PAC? La France serait obligée d'écouler aux cours mondiaux sa production agricole exportable, et ses agriculteurs perdraient les subventions communautaires. Sans parler de la perte de crédibilité internationale: isolement dans les divergences commerciales avec les Etats-Unis, perte de poids vis-à-vis de la Russie, du Mercosur, liens plus difficiles avec les ACP… Je suis presque gêné en soumettant ces banalités à des lecteurs qualifiés qui en savent plus que moi; ce que je veux dire, c'est que ces constatations toutes simples ont un son étrange pour les citoyens à qui l'Europe est souvent présentée comme une bureaucratie qui se complaît à inventer des normes pour compliquer la vie d'autrui.
L'espoir de Mario Monti. Il reste à espérer qu'en vue des élections législatives, les forces politiques françaises sauront attribuer aux questions européennes l'importance qui leur revient et qui leur sera reconnue par les citoyens si elles sont présentées avec clarté, honnêteté et conviction. Cette constatation dépasse le cas français: elle est valable pour l'Europe entière. Je citerai à cet égard les propos du Commissaire Mario Monti (Déclarations au "Corriere della Sera" du 6 mai, recueillies par Andrea Bonanni.), parce qu'ils représentent la démonstration la plus éloquente et convaincante, à ma connaissance, de la nécessité de l'Europe, et parce que leur auteur est parfois considéré, en tant que responsable de la concurrence, comme peu enclin à prendre en considération les éléments non économiques de la politique européenne. Il a déclaré que les consensus à l'extrême-droite résultent de "l'anxiété que les citoyens ressentent face à des problèmes qui se manifestent sur le plan national mais qui ne peuvent être résolus qu'au niveau européen: immigration clandestine, criminalité, chômage, exclusion sociale, répartition déséquilibrée de la richesse". Et il a ajouté: "on constate un malaise croissant pour ce qui semble une libéralisation trop rapide des marchés. Mais la solution n'est pas de freiner la libéralisation et les réformes structurelles (déjà assez lentes), mais de donner davantage de poids et de contenu à l'Europe sociale (…). Le pacte de stabilité doit être respecté, mais avec davantage d'attention à la logique économique et en encourageant les investissements publics, ce que Maastricht permet (…). J'espère que la classe politique sera davantage consciente de la nécessité de faire comprendre aux citoyens ce qu'est vraiment l'Europe et à quel point elle peut rendre possible au niveau européen la solution de certains problèmes nationaux."
Je l'espère moi aussi.
(F.R.)