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Bulletin Quotidien Europe N° 7981
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

Le choix du peuple irlandais doit être respecté et il offre l'occasion de clarifier définitivement la distinction entre l'"Europe Espace" et l'"Europe puissance" - Il faudrait refuser les tentatives de compromis boiteux qui perpétuent les équivoques et l'impuissance

Contre les petits jeux visant à contourner le verdict. Le résultat du référendum irlandais doit être pris au sérieux. Un peuple s'est prononcé. Je ne comprends pas les petits jeux, qui ont déjà commencé, visant à contourner le verdict et à préparer dès maintenant un vote supplémentaire qui permettrait quand même, d'une manière ou l'autre, de sauver le Traité de Nice, comme si rien ne s'était passé. Le choix du peuple irlandais doit être respecté, et il serait absurde de soupçonner que ce peuple ne savait pas ce qu'il faisait et qu'il n'est pas conscient des répercussions qu'aura son attitude.

Les motivations du "non". J'ai essayé de comprendre les motivations du "non", sur la base des déclarations de ses partisans en Irlande même et à la lumière des nombreux commentaires de ces derniers jours. J'ai constaté que les analystes estiment, en général, que la majorité des Irlandais qui se sont exprimés (les autres ne comptent pas) a voté contre l'élément "défense/sécurité" de la construction européenne, au nom de la neutralité, et contre l'ingérence de Bruxelles dans la gestion de l'économie de leur pays (réaction provoquée à Dublin par la recommandation du Conseil Ecofin de l'UE, sur proposition de la Commission européenne, critiquant la politique fiscale et budgétaire irlandaise). Voici donc, pour simplifier, la signification essentielle du vote de la semaine dernière: l'Irlande rejette la nouvelle dimension politico-militaire de l'Union ainsi que l'idée d'un gouvernement économique européen qui serait responsable en particulier, à côté de la BCE, de la stabilité interne de l'euro.

Les financements européens seront fonction des objectifs et des ambitions. Quelques commentateurs ont ajouté, parmi les causes du vote négatif, une prétendue crainte du peuple irlandais de perdre, en raison de l'élargissement projeté de l'Union, une partie des financements régionaux. Ce soupçon est insultant pour le peuple irlandais, car il équivaudrait à le considérer comme égoïste et ingrat au point de vouloir refuser aux peuples frères d'Europe centrale et orientale le soutien et l'aide dont il a bénéficié lui-même (et qu'il a su si bien utiliser, avec son grand mérite), et à l'estimer ingénu au point de s'imaginer qu'une solidarité financière analogue à celle du passé pourrait continuer à exister dans une Europe diluée et ayant des ambitions rabotées. Si les objectifs d'intégration sont abandonnés, rien ne justifierait plus que subsistent, îlots sauvés dans un grand naufrage, quelques éléments d'intégration comme le financement européen du développement régional ou de l'agriculture. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle j'estime personnellement que la demande espagnole de garanties sur les financements futurs à caractère régional ne doit pas être satisfaite. L'Europe ne doit pas décider maintenant son cadre financier futur; elle doit d'abord définir ses ambitions et ses objectifs, et établir ensuite le cadre financier en fonction de ceux-ci.

Le Traité de Nice a déjà atteint par avance son objectif prioritaire. Les mérites du Traité de Nice, on le sait, sont très minces. Les réformes institutionnelles qu'il comporte sont tellement embrouillées que, de toute manière, elles ne seront jamais appliquées (Jacques Delors dixit). Quelques éléments positifs, comme la réforme du fonctionnement de la Cour de justice, trop souvent oubliée, peuvent être repris tels quels dans un nouveau Traité sans être renégociés. Son résultat essentiel, on l'a dit et redit, c'est de déverrouiller les négociations d'adhésion et surtout d'ouvrir officiellement, explicitement, je dirais presque solennellement, la réflexion sur l'Europe future. Mais, sur le premier aspect, les présidents du Conseil européen et de la Commission ont déjà affirmé que les négociations avec les pays candidats ne seront pas ralenties après le vote irlandais. Et sur le second, l'effet de Nice a déjà été obtenu: le débat sur les objectifs de l'UE, nous y sommes en plein, la réflexion à ce sujet -étouffée pendant de longues années au nom d'un prétendu pragmatisme-, rien ne pourra plus l'arrêter.

Il n'y a pas de bons et de mauvais Européens. Dans ce contexte le vote irlandais peut contribuer, si on le veut, à apporter de la clarté, en imposant les choix et en évitant qu'ils soient encore reportés ou rendus confus et insignifiants. Personne, ou presque, n'osait souhaiter une crise. Maintenant qu'elle est là, il n'y a plus lieu d'hésiter: le moment est venu pour chacun (chaque pays, chaque peuple, chaque gouvernement) de se situer soit parmi ceux qui acceptent le dessein européen le plus ambitieux (l'Europe puissance, selon la terminologie de Giscard d'Estaing) et ceux qui préfèrent un degré moindre d'intégration (l'Europe espace). Il n'y a pas de bons et de mauvais Européens, il y a simplement des idées différentes sur ce que l'on souhaite faire ensemble. Les efforts pour concilier les deux attitudes ne peuvent que nuire à l'une comme à l'autre en perpétuant les équivoques et l'inefficacité. Ce que Jacques Delors et Valéry Giscard d'Estaing annoncent depuis longtemps saute aujourd'hui aux yeux de tous: il faut construire les deux Europe, l'une réunissant les pays pour lesquels l'Europe unie doit avoir un rôle à jouer dans les affaires du monde et affirmer une civilisation commune et un modèle de société; l'autre entre les pays qui souhaitent disposer d'un espace élargi facilitant le développement économique et le bien-être de leur population. La position de ces derniers est compréhensible et tout à fait honorable. Ils revendiquent parfois un statut de neutralité, ils sont dans plusieurs cas à l'avant-garde dans l'aide au tiers monde, ils font confiance à l'ONU pour gérer les affaires internationales, ils font face loyalement à leurs obligations européennes.

Mais ils doivent comprendre en même temps que d'autres pays ne se satisfont pas de ce rôle pour eux-mêmes et pour l'Europe. Ils ont été des puissances mondiales, ils estiment avoir le devoir et la mission de continuer, non plus individuellement (c'est impossible) mais ensemble, en tant qu'Europe. Pour d'autres pays plus petits, l'intégration est une obligation notamment historique (les pays du Benelux ont été les victimes innocentes des conflits franco-allemands du passé), politique et morale. Le cas du Royaume-Uni est particulier: il a été une puissance mondiale et il entend maintenir ce rôle, mais son opinion publique le voit plutôt en liaison avec les Etats-Unis qu'avec les pays de l'Europe continentale. D'autres pays n'ont pas encore clairement choisi leur camp.

Le moment de vérité serait de toute manière arrivé, après le Sommet de Laeken, lorsque la Convention (ou toute autre instance ou procédure qui sera retenue) aura préparé le "Traité constituant" futur, et il faudra bien savoir qui l'accepte. Le vote irlandais devrait accélérer l'urgence des choix.

La "grande Europe" est indispensable. Je refuse la thèse qui introduit une différence de qualité ou de niveau entre les deux Europe. A la limite, je dirais même que c'est la grande Europe, celle qui englobera tous les pays européens, qui est la plus indispensable. Les principes fondateurs des premières Communautés européennes, de la CECA à la CEE, ont assuré aux pays participants un demi-siècle de paix qu'ils n'avaient jamais connu auparavant; ils ont consolidé la démocratie même dans les pays qui -comme l'Italie, la Grèce moderne, l'Espagne, le Portugal - n'avaient pas de traditions solides en la matière; ils ont apporté la prospérité économique presque partout et renforcé la cohésion. C'est ça l'essentiel, et il est raisonnable d'estimer qu'il en sera de même pour les pays d'Europe centrale et orientale. Mais les pays (y compris les nouveaux Etats membres qu'on attend) qui ont l'ambition d'aller plus loin, de réaliser un niveau plus élevé d'intégration, en ajoutant à ce qui existe de nouvelles politiques communes et surtout la puissance politique et la sécurité, ainsi que d'améliorer et renforcer les institutions et leur caractère démocratique, ont le droit de le faire sans que les autres puissent s'y opposer. Le "non" irlandais au Traité de Nice doit être utilisé comme un instrument susceptible d'accélérer les choix, non pas fondés sur des exclusions mais sur des auto-exclusions librement choisies par les peuples, ainsi que le peuple irlandais vient de le faire.

Un appel qui ne sera pas entendu. Je crains malheureusement que cet appel à la clarté ne soit pas entendu. Trop de responsables, par manque de courage politique et par incapacité de voir loin, préféreront la recherche de compromis, en refusant d'accepter l'évidence suivante: tout effort pour récupérer un pays qui s'est prononcé contre l'Europe-puissance a automatiquement pour résultat de réduire les ambitions de tous. En effet, toute "récupération" de ce type implique des concessions à la thèse adverse. Le résultat est de diluer progressivement l'Europe communautaire en un ensemble sans doute nécessaire (je viens de le reconnaître explicitement) qui réduira à peu de chose la place de l'Europe dans le monde, le rayonnement de sa civilisation et de son modèle de société. Pour ne pas parler d'autres effets négatifs inévitables: la durabilité des résultats sera compromise (l'histoire nous enseigne la fragilité de la coopération intergouvernementale), la cohésion de l'ensemble sera moindre (il est curieux de voir certains "souverainistes" s'imaginer que dans l'Europe diluée subsisteront les éléments d'intégration qui les arrangent: fonds régionaux très significatifs pour les uns, financement commun de l'agriculture pour d'autres), et la domination des grands pays sera inévitable. Il faudrait le comprendre avant qu'il ne soit trop tard; mais les espoirs sont minces (F.R.)

 

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