Bruxelles, 02/02/2001 (Agence Europe) - Le 31ème Forum économique mondial de Davos a clôturé, mardi, une session particulièrement riche, mouvementée, dédiée à la perspective consensuelle d'une "croissance soutenable et la résorption des fractures, un cadre pour notre avenir mondial". L'évènement a réuni cette année plus de 2000 personnalités du monde des affaires, politique, académique et civil, industrialisé et en développement, soit pratiquement autant que les manifestants anti-mondialisation qui ont vainement tenté de les rejoindre. De nombreux anti-Davos ont quant à eux gagné Porto Alegre au Brésil pour envisager les alternatives constructives au mondialisme au sein de ce qu'ils ont baptisé le "Forum social mondial" (voir EUROPE du 31 janvier, p. 17). Que retenir de cette semaine, vue de Bruxelles, parmi le foisonnement de débats dont Davos a été le théâtre?
Sans doute un premier point au crédit de l'Europe: 2001 pourrait bien être son année, celle où l'Union surpassera par sa croissance économique la locomotive américaine, qui s'est quelque peu essoufflée (pour atteindre un taux "proche de zéro" selon Alan Greenspan, le président de la Réserve fédérale) après quelques années de performances record, ont souligné les participants. Dans le contexte global, "l'Europe pourrait être la source prédominante de croissance pour l'économie mondiale", a estimé Stanley Fischer, premier directeur général adjoint du Fonds monétaire international, en résumant un sentiment largement partagé par l'assemblée. Jean-Claude Trichet, gouverneur de la Banque de France, a renchéri: "Je pense que la croissance en Europe sera significative et fort probablement supérieure à celle des Etats-Unis". Un taux de 2,5 % est avancé par les moins optimistes, de 3% par le ministre allemand des Finances Hans Eichel et son homologue français. "L'Europe est de retour", a claironné Laurent Fabius, en précisant qu'il s'agissait là de "confiance, pas de complaisance".
Pour beaucoup, ces perspectives prometteuses ne sont pas sans encombres. Différents avis se sont manifestés à Davos sur la nature des obstacles auxquels l'Union pourrait se trouver confrontée. Pour les uns, en particulier les économistes, ses performances peuvent être ou bien entravées ou bien propulsées au-delà de toute espérance (les 5% de croissance que les Américains affichaient encore récemment, voir même davantage), en fonction du rythme de la déréglementation, de la libéralisation du marché de l'emploi et des réformes structurelles. Ses atouts? des fondamentaux solides et une marge de manoeuvre pour assouplir la politique monétaire, en réponse à l'affaiblissement de l'activité économique ou au renforcement de l'euro, ou encore pour engager des réformes structurelles supplémentaires, a estimé M. Fischer. Mais, comme l'a concédé M. Fabius lui-même, les prochaines échéances électorales en France et en Allemagne limiteront sans doute la latitude au niveau national, même si "nos marchés financiers poussent fortement vers une poursuite des réformes". Certains craignent surtout une montée en puissance de la devise européenne, notamment l'économiste et Prix Nobel Robert Mundell pour qui "le danger actuel serait une flambée de l'euro" face au dollar. "Si l'euro va trop loin, cela pourrait affecter les exportations" et, partant, la compétitivité européenne, a acquiescé Nicholas Stern, responsable économique de la Banque mondiale.
Pour les hommes d'affaires, il faut surtout un changement de mentalité en Europe. Certains ont mentionné le double fardeau administratif et fiscal qui pèsent sur les entreprises du vieux continent. Mais, plus encore, l'Union a été stigmatisée par les milieux d'affaires pour son absence de leadership politique. "Le plus gros obstacle en vue maintenant est le manque de gouvernance, les agendas différents", a résumé un participant. Et de renvoyer, à l'instar de Peter Sutherland, président de Goldman Sachs International et ancien commissaire européen (ainsi qu'ancien directeur général du GATT), "le spectacle peu édifiant de Nice". "Je regrette beaucoup que le gouvernement français ait perdu sa voix en ce qui concerne une vision à long terme de l'Europe", a déclaré un homme d'affaires français dont la déception était partagée, notamment du côté allemand. Un représentant de la Deutsche Bank a appelé l'Union à clarifier le calendrier pour l'élargissement, tandis que d'autres personnalités du monde des affaires soulignaient le besoin de préciser une fois pour toutes le partage des pouvoirs au sein de l'Union, entre les niveaux régional, national et communautaire.
Pour autant, "l'Europe a certains avantages naturels" dont elle pourra tirer partie prochainement sur le marché des technologies de l'information, a souligné le rédacteur en chef d'une publication américaine de Silicone Valley, dans une autre discussion. L'approche uniformisée des normes techniques qui prévaut sur le vieux continent sera un atout pour la seconde ère d'internet, axée notamment sur la télévision interactive, s'est félicité le commissaire européen Erkki Liikanen. L'usage d'internet dans les ménages européens est en hausse, a-t-il ajouté, en citant 28% de progression en janvier 2001 contre 18% en mars de l'année dernière, soit une croissance bien plus importante que celle du marché américain.
Commerce: Pascal Lamy et Mike Moore soulignent que cette année sera décisive
Les appels au lancement d'un nouveau cycle de négociations commerciales, renouvelés à l'unisson par les Européens et les Japonais, ont trouvé une nouvelle résonance à Davos. En marge du Forum, une quinzaine de pays industrialisés et en développement ont plaidé pour que Mike Moore, le Directeur général de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) fasse tous les efforts possibles afin d'obtenir des 140 la trame de futur agenda de négociations, dès juillet prochain.
L'avenir du système commercial "se jouera probablement cette année", a souligné le commissaire Pascal Lamy. D'autres ont rappelé que l'occasion, offerte par la ministérielle de Doha, de lancer le round à l'automne prochain, sera la dernière pendant des années. Le risque, si le lancement n'intervient pas à ce moment là, c'est de voir "le système multilatéral se désintégrer et les problèmes des pays en développement s'aggraver rapidement", a résumé Alec Erwin, le ministre du Commerce d'Afrique du Sud. Même son de cloche dans d'autres pays membres de l'OMC, dont l'Argentine, l'Australie, le Brésil, la Corée, l'Egypte, le Mexique et le Nigeria. Mike Moore a lui aussi tablé sur le lancement d'un nouveau cycle cette année, pourvu que le "changement d'humeur" qu'il perçoit à Genève s'accompagne d'un "engagement politique au plus haut niveau". Le soutien promis par un certain nombre de ministres, parfois même de pays jusqu'ici réticents, lui procure déjà "une marge politique" suffisante pour aller de l'avant, a-t-il dit. "Nous entrons maintenant dans une nouvelle phase de consultations très intensives et pensons que d'ici la fin juillet nous devrions voir la forme de ce qui se produira lors de la ministérielle", a-t-il déclaré un peu plus tard à l'agence Reuters. M. Moore est en même temps conscient de l'impact dévastateur que pourrait avoir un nouveau fiasco de type "Seattle". "L'une des erreurs que nous avons faites à Seattle, c'était d'essayer de conclure une négociation, pas d'en lancer une. Nous sommes allés trop loin dans les détails", a-t-il dit.
Le Commissaire Lamy perçoit quant à lui "une montée des niveaux d'optimisme", mais trois obstacles majeurs restent à surmonter: intégrer les nations qui sont encore en dehors du système, s'attaquer aux problèmes plus larges de la mondialisation et traiter des préoccupations du grand public. Le nouveau cycle commercial doit mettre à l'avant-scène les questions de développement et aborder les problèmes de protection de l'environnement, de santé et d'autres questions d'ordre social, a insisté le Commissaire Lamy. Sur le premier aspect - la prise en compte des difficultés des pays en développement, surtout celles liées à la propriété intellectuelles, aux règles d'investissement, aux quotas textiles et aux subventions agricoles des pays industrialisés - les vues commencent à converger. "Le ton a changé", observait un ambassadeur africain à Genève, en notant qu'aujourd'hui, après une "période d'affliction" durant laquelle plusieurs pays en développement menaçaient de bloquer le lancement du round s'ils n'obtenaient pas la flexibilité souhaitée pour mettre en oeuvre les accords existants, ces pays semblent prêts à faire un échange de concessions avec les pays riches dans le cadre du prochain cycle.
En outre, l'assouplissement annoncé de la position communautaire rassure. "Nous pensons qu'un agenda plus proche des préoccupations des pays en développement aiderait à relancer le processus", a déclaré un haut responsable européen à Genève, sous le couvert de l'anonymat, en précisant que l'idée était aussi de viser une conclusion en trois ans du cycle qui démarrerait, dans l'idéal, dès l'automne prochain. Selon des sources concordantes, l'Union, qui devrait avoir terminé sa relecture d'ici quelques semaines, pourrait également revoir à la baisse ses ambitions en matière de concurrence, d'investissement et d'environnement, parmi quelques-unes de ses exigences les plus mal perçues dans le Tiers Monde. Pour l'environnement, l'agenda restera "limité et non-protectionniste", en visant un développement durable, tandis que sur les deux autres thèmes, l'UE pourrait proposer de négocier des règles avec ceux qui le veulent, sans qu'elles deviennent nécessairement contraignantes pour les autres. L'UE serait en outre plus réceptive qu'auparavant aux arguments des pays en développement, qui veulent obtenir un meilleur accès aux marchés des pays riches, en particulier pour leur exportations agricoles et textiles.
Enfin, il reste à obtenir l'incontournable soutien des Etats-Unis (dont la nouvelle Administration n'était pas représentée à Davos). "Faute d'une approche transatlantique commune, ce sera un désastre ... mais si nous nous entendons, je pense que les principaux opposants au nouveau round nous emboîteront le pas", a souligné un autre responsable européen. Mike Moore est cependant "très rassuré, conforté" par les premières déclarations de Robert Zoellick, désigné au poste de Représentant au Commerce. "Je pense qu'ils pousseront" pour aller de l'avant, a-t-il estimé, au sujet de l'attitude des Etats-Unis.