Un président combatif. La Commission européenne va proposer (vraisemblablement la semaine prochaine) de renforcer la coordination des politiques économiques à l'intérieur de la zone euro. Le moment est favorable parce que le nouveau président de l'Eurogroupe - le ministre belge des Finances Didier Reynders - pousse en ce sens, et qu'il a devant lui toute l'année pour agir (sa présidence, on le sait, est annuelle, car la Suède, qui préside le Conseil Ecofin, ne participe pas à l'euro).
M. Reynders n'a pas caché ses intentions; il veut que l'Eurogroupe "surveille la bonne exécution des engagements pris par les Etats en matière budgétaire" et que, dans ce but, il ne discute pas seulement de budgets et de fiscalité mais de l'ensemble des politiques économiques: vieillissement des populations (donc, avenir des retraites), dépenses de santé et d'éducation, organisation du marché du travail, etc. (1) Le président qui l'a précédé, Laurent Fabius, était lui aussi favorable à un Eurogroupe plus visible et efficace, mais il donnait l'impression de miser essentiellement sur une coopération intergouvernementale, en laissant la Commission en marge. Ce qui n'est pas du tout l'intention de M. Reynders, lequel a même invité la Commission à être plus explicite dans ses critiques éventuelles aux Etats membres: "quand elle commente les politiques nationales, elle ne doit pas mâcher ses mots". Remarque qui n'est pas tombée dans l'oreille d'un sourd: ce mercredi même, la Commission a pour la première fois proposé une recommandation formelle à un Etat membre qui ne maîtrisait pas suffisamment l'inflation (l'Irlande) et a en même temps critiqué clairement les pays qui manquent de rigueur dans leur politique budgétaire. Auparavant, les gouvernements avaient plutôt tendance à inviter la Commission à la modération; maintenant, c'est le président de l'Eurogroupe qui l'encourage au franc-parler.
La "voix politique" de l'euro. M. Reynders entend en outre s'exprimer sur l'euro lorsqu'il l'estime opportun, dans son rôle de président de l'Eurogroupe, à côté du président de la BCE. Il a dit: "les responsabilités seront partagées. Le pouvoir politique doit avoir sa place. Ce sera la même répartition qu'entre le secrétaire américain au trésor et le président de la réserve fédérale." L'absence d'une voix politique à côté de celle de Wim Duisenberg a été tellement déplorée qu'il serait étrange de ne pas se féliciter de l'entendre à l'avenir. Il est vrai que, de l'avis de Jacques Delors, la responsabilité de parler devrait revenir à la Commission. Il avait dit: "je respecte l'indépendance de la Banque centrale européenne, mais Romano Prodi devrait aussi se faire entendre sur l'euro. Ce qu'il faut, c'est un message coordonné: le président de la BCE et le président de la Commission doivent s'exprimer en symbiose. Ainsi, il sera mis fin aux interprétations psychanalytiques chaque fois que l'on parle de la monnaie unique." Sur ce point, M. Reynders n'est pas d'accord: "avant de parler d'une redéfinition des rôles, évoquée par Romano Prodi, chacun doit assumer le sien" (sous-entendu: la Commission doit parler plus clair et plus fort à propos de la politique économique des Etats membres, qui relève de sa responsabilité, voir plus haut).
Un euro vaut un euro. Le résultat de toutes ces bonnes intentions devrait être des budgets en ordre et une inflation maîtrisée. Donc, un euro stable, pas tellement à l'égard des monnaies tierces mais en termes de pouvoir d'achat interne. M. Reynders a décrit de manière imagée son objectif: "si vous demandez à un Américain ce que vaut un dollar, ou bien il ne comprendra pas votre question ou bien il vous répondra qu'un dollar vaut un dollar. Je voudrais que les Européens puissent en arriver rapidement à dire qu'un euro vaut un euro." (2) De son côté, Pedro Solbes a constaté: "nous sommes moins dépendants des chocs extérieurs que par le passé. Une baisse de deux points de pourcentage de la croissance américaine devrait se traduire par une baisse de croissance de la zone euro de peut-être 0,15% "(3). Le résultat de cette situation nouvelle est que les marchés financiers font confiance à l'euro. Les réserves monétaires de la Chine sont partiellement en euros (elle ne les a pas vendues lorsque l'euro était au plus bas) et l'Autorité monétaire de Hong-Kong a déplacé vers la monnaie européenne une partie des siennes. Certains pays producteurs de pétrole songent à libeller en euros le prix du pétrole. Ce sont des perspectives en partie futuristes, et rien n'est joué. Mais l'avenir, dans la perspective de l'arrivée de l'euro dans la poche des Européens, est ouvert.
(F.R.)
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(1) Interview à "Le Monde" du 20 janvier. (2) Interview au Figaro du 18 janvier. (3) Notre bulletin du 20 janvier, page 6.