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Bulletin Quotidien Europe N° 7818
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Romano prodi n'est plus un "homme seul à bruxelles"

Vivre l'Europe de l'intérieur. Le discours prononcé le 3 octobre par le président de la Commission européenne devant le Parlement européen représente l'un des éléments du changement de climat perçu dans le grand débat sur l'Europe future. Et il représente en même temps un tournant dans la pensée et l'attitude de Romano Prodi. Une fois de plus, le fait de "vivre l'UE" de l'intérieur (dans ce cas, avec les responsabilités les plus élevées) a eu des effets thérapeutiques salutaires et même spectaculaires. Certaines orientations ou mesures que M.Prodi avait acceptées, voire souhaitées, à l'époque où il était chef de gouvernement, il en voit aujourd'hui les dangers et les faiblesses. Il suffit de constater avec quelle fermeté il invite à considérer comme provisoire le système du Haut Représentant pour la politique étrangère et de sécurité: "une phase de transition destinée à rentrer dans le giron institutionnel ordinaire", afin d'éliminer la "confusion des rôles entre le Conseil et la Commission", il a dit. Ou de voir avec quelle clarté il rejette l'hypothèse d'un autre Haut Représentant pour la politique économique et il revendique ce rôle pour la Commission, solution "simple, naturelle, efficace" et conforme au Traité.

Le rôle qu'on attendait de lui. Lorsque les chefs de gouvernement l'avaient désigné pour présider la Commission, leur intention était évidente: choisir quelqu'un appartenant à leur club très sélectif, ou qui y avait appartenu jusqu'à quelques mois auparavant. Dans sa préparation aux nouvelles responsabilités, Romano Prodi avait joué le rôle qu'on attendait de lui, et il avait conçu et préparé ses réformes dans ses bureaux nationaux, avec ses collaborateurs habituels, sans tenir compte de la réalité bruxelloise. Il avait pris au sérieux l'image qu'une certaine presse, surtout britannique, présentait de l'eurocratie, comme d'une machine pourrie de l'intérieur, inefficace et sclérosée. Il en est peut-être un peu revenu aujourd'hui, tout comme il commence peut-être à soupçonner qu'une partie de la presse d'outre-Manche, admirable du point de vue national, ne constitue pas nécessairement le miroir le plus fiable et impartial de l'Europe, de son fonctionnement, de ses aspirations et ambitions. A travers cette presse sont passés quelques "avertissements" de tel ou tel gouvernement national (pas nécessairement de celui de Londres) à l'intention du président de la Commission, lors de ses premiers frémissements pour agir, prendre des initiatives. "Sutor, ne ultra crepidam" (coordonnier, pas au-delà de la chaussure), laissaient entendre certaines annonces de son départ, certains bulletins scolaires ridicules.

Pour l'UE, le système purement intergouvernemental est antidémocratique et inefficace. De son côté, Romano Prodi a parlé d'une année de réflexion et de prudence. A la lecture de son discours de Strasbourg, on constate que le Prodi d'aujourd'hui:

a)  considère les "coopérations renforcées" comme un "instrument d'intégration (...) nul ne doit empêcher un groupe d'Etats de réaliser l'union plus étroite que les traités prévoient expressément";

b)  affirme farouchement la primauté de la "méthode communautaire" qui, "articulée autour du triangle institutionnel Conseil, Parlement et Commission, a été un extraordinaire succès". La Commission est décrite en particulier comme le lieu où s'effectue la synthèse des intérêts nationaux, souvent contradictoires, et où se définit l'intérêt européen commun, "organe indépendant mais attentif aux équilibres et aux intérêts de tous les pays membres, petits et grands, condition nécessaire à la mise en commun des souverainetés dans la Communauté".

c)  dénonce la "tendance inquiétante à croire que la construction européenne pourra se poursuivre à partir de méthodes basées principalement sur une collaboration directe entre gouvernements". La méthode intergouvernementale est anti-démocratique (lire la démonstration dans le texte intégral du discours) et surtout inefficace: "les réalisations du marché unique, les politiques communes, les mécanismes de solidarité et la force que donne à l'Europe sa voix unique dans les négociations internationales seraient gravement menacées". Et encore: "si nous ne veillons pas à protéger les éléments clé de l'architecture constitutionnelle inventés et réalisés par les pères fondateurs, nous assisterons à l'anéantissement de certaines réalisations que nous tenons aujourd'hui pour acquises". Ici se situent les remarques concernant la fonction de Haut Représentant.

Ceci ne va pas lui faciliter la vie, mais... Le discours de Strasbourg a la concision et la vigueur de celui qui croit à ce qu'il dit et qui parle après une mûre réflexion. Romano Prodi n'a pas hésité à répondre indirectement à quelques affirmations de tel chef de gouvernement ou de tel ministre des Affaires étrangères. Ceci ne va pas lui faciliter la vie. Mais il faut qu'il sache combien sa nouvelle attitude reçoit d'approbations et d'appuis chez tous ceux qui croient au rayonnement de l'Europe, à sa culture, à ses potentialités, à son avenir. Personne ne méconnaît le rôle prépondérant des gouvernements (et des chefs de gouvernement eux-mêmes), personne ne discute la signification de nos nations parfois millénaires - mais dans le respect de l'équilibre institutionnel qui a permis de construire l'UE telle qu'elle est. L'ayant compris et affirmé, Romano Prodi ne sera jamais, à Bruxelles, l'homme seul qu'il avait eu l'impression d'être devenu quelques mois auparavant.

Ferdinando Riccardi

 

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