Esprit de l’Europe, Europe de l’esprit
L’Europe bouc émissaire n’en finit pas de subir les reproches de nos contemporains : opaque, bureaucratique, éloignée des réalités du quotidien et des aspirations de ses citoyens, elle manquerait de ce souffle qui anime les nations. Elle n’aurait pas d’âme et serait vouée à disparaître. Rien dans ces critiques n’est entièrement faux, mais rien n’est absolument vrai. Et le Geist, si cher à Hegel, est nécessairement à l’œuvre dans l’histoire de l’Europe. C’est ce que nous rappelle de bien belle façon le dossier que la Revue générale vient de consacrer à l’esprit de l’Europe et l’Europe de l’esprit.
Un dossier introduit par Frederic Saenen, en nous rappelle d’où vient cet esprit/souffle (πνεῦμα ou pneuma en translittération) ἅγιον (hagion) saint, dans la Septante, puis les écrits néotestamentaires. Un Souffle Saint qui se fait paraclet après la Pentecôte, mais qui est déjà présent « pas moins de 378 fois », nous dit Frédéric Saenen, dans la « bible hébraïque », sous la forme רוּחַ (ruah ou ruwach). Flottant au-dessus du chaos originel, le souffle est ce par quoi Dieu donne vie au premier homme dans la genèse. Il est tout autant ce qui anime les cordes vocales et permet la parole créatrice. Et, qu’on le veuille ou non, ce souffle primordial, dans son acception théologique et sa riche déclinaison laïque n’a jamais cessé de mouvoir les Européens.
Le sociologue Christian Gatard nous emmène explorer de nouvelles frontières mythologiques. « Avant d’atterrir comme emblème politique, culturel et identitaire sur une zone géographique », ‘Europe’ aurait désigné « les terres du soleil couchant » pour un œil oriental. « Cette Europe-là n’était donc pas le centre du monde. Déjà », écrit l’auteur, ajoutant : « D’un côté, le grec ancien évoque l’embrassement par la vue d’une grande étendue. De l’autre côté, l’origine akkadienne suggère un mouvement d’enfouissement. Cette double filiation met en scène un tiraillement entre vision et crépuscule, entre expansion de l’esprit et disparition progressive dans l’obscurité ». Et de poursuivre : « Loin d’incarner l’universel ou l’origine, nous voici sous le signe de la dérive, du regard porté au loin et du soleil déclinant. Le récit qu’on s’apprête à explorer suggère-t-il un passage par la périphérie, la fragmentation, peut-être la conscience d’une perte, d’un déclin… ou, au contraire, d’un dépassement, d’une transcendance ? »
Revenant sur l’enlèvement d’Europe, Christian Gatard en souligne la logique de domination du féminin par le masculin : « ‘Europe’, féminin primordial, incarne la terre, la matrice, le corps collectif que l’ordre céleste [Zeus métamorphosé en taureau] vient contraindre et transformer. Ce viol symbolique est-il à l’origine d’une tension irrésolue dans l’identité européenne : tension entre l’appel d’une unité organique, matricielle, qui serait le génie, le légendaire et le mythologique féminins et la réalité d’un espace pluriel, né de conflits, de déracinements et d’appropriations successives, qui serait… un truc de mecs ».
« Dans cette perspective - écrit Christian Gatard - ‘Europe’ n’est pas seulement la victime d’un rapt, mais aussi l’actrice d’une transmutation. Elle traverse l’épreuve, intègre la violence fondatrice, et parvient à incarner, à travers les âges, un espace durable capable d’accueillir l’autre en soi, de réinventer sans cesse son propre mythe, de transformer l’exil en puissance de création. Ainsi, à travers le voile du mythe, se dessine une leçon fondamentale pour notre temps : l’Europe ne se comprend que comme un devenir, une oscillation incessante entre la mémoire des origines et l’ouverture à l’altérité. Elle est, et doit rester, un territoire enlevé à lui-même, irréductiblement métissé, tragiquement beau ».
Parmi bien d’autres contributions à ce dossier décidément très riche, notons encore celle de Renaud Denuit, l’éditorialiste du Bulletin Quotidien d’Agence Europe, qui nous fait visiter ou revisiter la maison de Robert Schuman à Scy-Chazelles. Un lieu emblématique d’une époque, cher au cœur de l’ancien porte-parole des institutions européennes Paul Collowald, qui nous a quittés en juin dernier à l’âge de 102 ans. (Olivier Jehin)
Frédéric Saenen (sous la direction de). Esprit de l’Europe, Europe de l’esprit. Revue générale, 2025/2, juin 2025. Presses universitaires de Louvain. ISBN : 978-2-3906-1611-5. 244 pages. 25,00 €
Où va l’épargne ?
Ce numéro de la Revue d’économie financière brosse un panorama de l’épargne en France et en Europe, où les taux d’épargne restent globalement élevés depuis la crise sanitaire, qui a fait bondir l’épargne, en moyenne, de 59% entre 2020 et 2021. Les comportements des épargnants divergent toutefois selon les pays : en Allemagne, Belgique et France, les flux d’épargne se maintiennent à des niveaux élevés, alors qu’en Espagne, en Italie et aux Pays-Bas, les comportements sont plus volatils.
Dans un article consacré au rôle clef des Asset Managers dans l’investissement de l’épargne des ménages, Laure Delahousse et Thomas Valli, deux responsables de l’Association française de gestion financière, rappellent que les rapports ‘Noyer’ et ‘Letta’ alertaient déjà en 2024 de la fuite de l’épargne européenne hors d’Europe, au détriment du financement de la croissance de l’UE. Or, « en Europe, la participation des ménages aux marchés financiers reste relativement faible, en particulier dans les pays où le système de retraite repose principalement sur le premier pilier, comme la France, l’Allemagne, l’Italie ou l’Espagne », écrivent les auteurs, avant de compléter : « Dans les pays dotés de fonds de pension, la part du patrimoine des ménages investie en actions est plus élevée. De plus, les cotisations retraite étant valorisées dans les patrimoines, le volume des actifs financiers est de 1,5 fois à 2 fois plus élevé (par rapport aux PIB respectifs) dans ces pays. Ainsi, l’épargne privée à long terme alimente, de manière conséquente et continue, les besoins de financement des entreprises. En complément du financement bancaire, l’investissement de l’épargne privée dans l’économie via les marchés financiers est un puissant levier de croissance et de valorisation des entreprises. En France et dans l’UE, le niveau d’épargne à moyen et long terme est beaucoup trop faible et représente 90% du PIB, contre 310% du PIB aux États-Unis ».
« La création d’un label ‘InvestEU’ proposé par le rapport ‘Noyer’ (2024), applicable à des produits d’épargne nationaux investis majoritairement dans les entreprises de l’UE, permettrait de distinguer l’épargne qui finance les entreprises de l’UE. […] En contrepartie de leurs contributions à la compétitivité de l’économie européenne, les États membres pourraient attribuer aux produits labellisés, une fiscalité incitative », observent Laure Delahousse et Thomas Valli, soulignant que « les fonds de pension privés, en France, en Allemagne et en Italie, sont petits par rapport à ceux des Pays-Bas et de la Suède » et que « le renforcement des retraites complémentaires par capitalisation pourrait augmenter le montant des capitaux collectés et assurer des volumes d’investissements élevés à long terme ». Et de rappeler : « En France, plus de 10 millions de plans d’épargne retraite (PER) ont été ouverts dans le cadre de l’entreprise (PER collectifs et PER obligatoires) et à titre individuel (PER individuels), même si les montants, certes en progression, ne sont pas encore à la hauteur des enjeux de préparation de la retraite et de compétitivité économique ».
« Au Danemark, en Finlande, aux Pays-Bas et en Suède, les marchés des capitaux sont développés et orientés vers le financement de leurs économies, s’appuyant sur les volumes importants d’épargne retraite, d’un montant cumulé de 3 000 Md€, soit près de deux tiers du volume d’épargne retraite de l’UE, et ce, malgré un poids de seulement 12% dans le PIB de la zone. À l’inverse, les volumes d’épargne investis sur des dépôts à vue y sont particulièrement faibles », notent encore les auteurs.
« L’Union européenne est confrontée à des besoins d’investissement urgents afin de financer la double transition (climatique et numérique) et de relever des défis majeurs en matière de défense, d’innovation et de compétitivité », des besoins estimés à 750 à 800 milliards d’euros par an, jusqu’en 2030, selon le rapport ‘Draghi’, rappellent Jean-Baptiste Gossé, Julio Ramos-Tallada et Pierre-François Weber (Banque de France). « L’UE dispose d’une épargne privée considérable, qui a doublé au cours des deux dernières décennies pour atteindre 35 000 milliards d’euros en 2023 », mais, « comparée à celle des États-Unis, la structure du portefeuille financier des ménages européens révèle une prédominance d’actifs peu risqués, tels que les dépôts bancaires et les produits d’assurance-vie, au détriment des placements en actions ou en parts de fonds d’investissement », soulignent les auteurs. Alors que « la contrainte de financement a affecté, en moyenne, 45% des entreprises dans l’UE, contre 38% aux États-Unis, au cours des cinq dernières années, avec d’importantes disparités ». Cette contrainte est toutefois « plus faible dans les pays dégageant un surplus d’épargne persistant » (les Pays-Bas, le Danemark et, dans une moindre mesure, l’Allemagne) que dans « les grandes économies du sud et de l’est de l’Europe [qui] font face à des conditions moins favorables, susceptibles d’impacter négativement la compétitivité ». (OJ)
Sylvain de Forges (sous la direction de). Où va l’épargne ? Revue d’économie financière n° 158, 2e trimestre 2025. Association Europe Finances Régulation (AEFR). ISBN : 978-2-3764-7112-7. 282 pages. 35,00 €
Les Russes à l’épreuve de la guerre
Chercheur chez Egmont, Joris Van Bladel est l’auteur de « Land van het Grote Sterven », paru en février de cette année. Dans cet article, il cherche à montrer qu’en dépit des dynamiques de contrôle social et d’autocensure, les enquêtes d’opinion conduites en Russie apportent de précieuses indications sur l’évolution du climat social. Ce dernier constitue un « indicateur stratégique essentiel, non pas pour prédire un effondrement imminent – hypothèse peu réaliste –, mais pour identifier les tensions latentes, les désalignements profonds et les équilibres précaires qui traversent la société russe », selon l’auteur, qui explique : « Même en l’absence de mobilisation politique ou de protestation ouverte, il est possible de lire des signaux d’usure, de résignation ou de déconnexion. C’est une stabilité relative, qui peut durer longtemps, mais dont la fragilité demeure constante – jusqu’à ce qu’un déséquilibre brutal la rompe ».
Et de poursuivre : « Dès lors, notre hypothèse centrale est la suivante : l’opinion publique russe – ou plus largement, le climat social - peut révéler quelque chose sur la viabilité des objectifs poursuivis par le Kremlin dans cette guerre. Non pas ce que les Russes pensent au fond d’eux-mêmes, mais ce qu’ils acceptent de montrer, d’endosser ou de supporter. Car même les régimes autoritaires ne peuvent pas fonctionner sans un minimum d’adhésion ou, du moins, sans une large passivité sociale. Vladimir Poutine le sait parfaitement : son attention portée aux sondages, sa réaction aux fluctuations de popularité et surtout le recours systématique à des enquêtes internes menées par le Service fédéral de protection (FSO) en témoignent ».
« Lorsqu’on interroge les Russes sur leurs problèmes prioritaires, le résultat est sans ambiguïtés : ce ne sont ni l’Ukraine ni la guerre, mais l’inflation (94%), la baisse du pouvoir d’achat (69%), les bas salaires et l’accès aux soins de santé ». Dans une autre enquête, 29% des répondants évoquent un impact négatif de la guerre sur leur niveau de vie, leurs revenus ou les prix, « soit une augmentation de huit points par rapport à la précédente étude de 2024 », souligne Joris Van Bladel. Dans la même enquête, « 37% des personnes interrogées déclarent avoir, dans leur cercle familial, amical ou professionnel, au moins une connaissance blessée ou tuée au front », et ce chiffre, en nette augmentation par rapport à 2022, témoigne, selon l’auteur, de la « diffusion lente, mais continue du coût humain de la guerre […], qui transforme progressivement une guerre lointaine en réalité partagée et qui efface peu à peu la frontière entre la sphère militaire et la sphère privée ». Cela, alors que « les trois quarts des Russes (75%) s’opposent à une mobilisation forcée supplémentaire, une proportion qui atteint 81% parmi les jeunes de 18 à 30 ans ».
Et l’auteur d’évoquer « une Russie ni monolithique ni effondrée, mais travaillée par l’usure, la prudence et une résignation latente ». « Derrière l’apparente solidité du pouvoir, se profilent des dynamiques d’adaptation silencieuse, de désengagement progressif et de fatigue collective », conclut Joris Van Bladel, selon qui « Penser la Russie d’aujourd’hui, c’est donc accepter de penser l’incertain ». (OJ)
Joris Van Bladel. Les Russes à l’épreuve de la guerre – Anatomie d’une société sous pression. Futuribles, numéro 467, juillet-août 2025. ISBN : 978-2-8438-7485-7. 128 pages. 22,00 €