Le Parti de la gauche européenne (PGE) désignera son candidat tête de liste ('Spitzenkandidat') le 24 février à Ljubljana. L'Autrichien Walter Baier, seul candidat en lice, devrait ainsi être nommé. Pour EUROPE, l'homme de 70 ans, qui occupe également le poste de Président du PGE, revient sur les priorités pour la prochaine législature, le bilan de celle passée, la montée de l'extrême droite ou encore le Green Deal. (Propos recueillis par Thomas Mangin)
EUROPE - Quel bilan tirez-vous du mandat écoulé ?
Walter Baier - La gauche du Parlement européen a voté contre Mme von der Leyen en 2019 et je suis à la fois heureux et triste de dire que nos craintes se sont avérées justes. Mme von der Leyen a maintenu le statu quo dans l'UE, avec une Commission européenne dirigée par les élites et concluant des accords à huis clos par le biais de messages avec les grandes entreprises pharmaceutiques et un manque d'ambition lorsqu'il s’est agi de résoudre le problème du coût de la vie et de la crise climatique. Le mandat vient de s'achever avec le pacte pour un retour à l'austérité, qui synthétise parfaitement l'idéologie de la Commission ‘von der Leyen’. Au Parti de la gauche européenne, nous pensons que, pour résoudre la crise du coût de la vie et du climat, nous avons besoin d'un nouveau pacte axé sur la restructuration sociale et environnementale, qui permette des politiques expansionnistes et anticycliques.
Justement, puisque vous entrez dans le vif du sujet, quelles seront vos priorités pour la prochaine législature ?
Les priorités de la campagne et du prochain mandat seront abordées dans le manifeste électoral que nous approuverons lors de notre assemblée générale à Ljubljana et qui contiendra nos propositions. Nos priorités peuvent être résumées en cinq points : le coût de la vie, la crise climatique, les droits civils et la diversité, la paix et la démocratie et les services publics et les droits sociaux.
En France, en Allemagne et dans votre propre pays, l’Autriche, les sondages montrent que l'extrême droite et la droite ultraconservatrice ont tendance à monter dans les sondages. Que pensez-vous de cette situation ?
C'est inquiétant, mais cela nous rappelle en même temps qu'il est nécessaire de répondre aux préoccupations des citoyens pour créer une Europe qui fonctionne pour eux. Ce n'est qu'ainsi, en forgeant de larges alliances sociales, que nous pourrons lutter contre la montée de l'extrême droite.
Vous parlez d’alliances sociales, mais la gauche, au sens large du terme, semble fragmentée au sein de l’UE. Comment gérez-vous cette situation ?
La gauche est diverse et je considère la diversité et le débat comme des atouts. Nous ne voulons pas l'uniformité dans le camp progressiste, mais une unité d'action qui respecte les différences entre les partis. Il existe un accord sur l'essentiel : la défense des droits des travailleurs, la transformation écologique, l'organisation socialement juste et la prévention de la guerre en Europe. C'est à mon avis suffisant pour créer une unité qui dépasse les clivages partisans.
Pensez-vous, au fond, que la gauche dans l'ensemble de l'UE est en transition et que les choses vont s'améliorer ?
Nous sommes toujours en transition et nous nous adaptons à de nouvelles réalités. De nouvelles réalités apparaîtront, comme la crise du logement et du climat, ou ce que l'on appelle l'économie numérique et l'intelligence artificielle, et nous, les progressistes, devrions répondre à ces nouveaux défis en maintenant nos principes : la défense des droits des travailleurs, des services publics et d'une société socialement juste et équitable dans laquelle les gens peuvent développer leur potentiel.
Pour en revenir à la droite, de manière plus large, quel est votre sentiment alors que le PPE, au cours de ce mandat, s’est parfois rapproché des conservateurs et, sur certaines questions, de l'extrême droite ?
Pour être honnête, ce n'est pas une surprise. Leur priorité est de maintenir le statu quo dans les institutions européennes, mais je pense qu'il appartient au PPE, qui inclut la tradition de la démocratie chrétienne, de réfléchir à ses valeurs et à son idéologie actuelles.
En parlant de dossiers sur lesquels le PPE s'est rapproché de l'extrême droite, on retrouve celui, sensible, de la loi sur la restauration de la nature. Faut-il, d'après vous, poursuivre le travail sur le Green Deal et aller plus loin lors du prochain mandat ou, comme certains le demandent, ralentir le rythme ou faire une pause ?
L'Europe est devenue le continent qui se réchauffe le plus rapidement au monde et nous devons être conscients que nous traversons une crise climatique qui aura des conséquences économiques et sociales considérables. La crise climatique est l'une des principales priorités de notre manifeste électoral. Nous avons besoin de plus d'ambition pour atténuer et réduire l'impact du réchauffement climatique, tout en veillant à ce que la transition soit socialement juste.
Parmi les autres grands thèmes qui sont chers à la gauche, dans son ensemble : la fiscalité. Certains, dans votre camp, proposent de supprimer les règles actuelles en matière de fiscalité. Quelles sont vos propositions ?
Au PGE, nous croyons en un système d'imposition progressif. Il est non seulement socialement injuste, mais aussi économiquement insoutenable que les personnes les plus riches de la société finissent par payer moins d'impôts que les travailleurs. Nous demandons donc l'abolition des paradis fiscaux dans l'UE et l'établissement d'un niveau minimum commun d'imposition des bénéfices et des gros actifs dans l'UE, et nous voulons introduire un impôt européen sur les personnes les plus riches pour financer les investissements essentiels à la réduction de la pauvreté et aux transitions environnementales et sociales.
La question de l’élargissement est revenue sur le devant de la scène, notamment depuis le début de la guerre d’invasion menée par la Russie en Ukraine. Quelle est votre position sur l’arrivée de nouveaux États membres ?
L'UE a fixé des critères clairs pour sa politique d'élargissement, qui ne doivent pas être édulcorés. Les États ne peuvent devenir membres de l'UE que s'ils respectent les droits de l'homme, l'État de droit et les droits sociaux et politiques de leurs populations, y compris les minorités. Au PGE, nous estimons que l'élargissement ne doit pas être un instrument permettant de creuser les fractures au sein de l'Europe et d'accroître les tensions militaires. Il ne doit pas assigner aux pays candidats le rôle de fournisseurs de matières premières, de produits agricoles et de main-d'œuvre bon marché. Ce n'est bon ni pour les travailleurs des pays candidats ni pour ceux des États membres. En revanche, elle doit se concentrer sur la sauvegarde de la démocratie et de l'État de droit et sur le renforcement de la cohésion sociale dans les pays candidats et les États membres.
Une Union européenne avec 30 ou 35 États membres serait complètement différente. La réforme de l'UE est-elle impérative ?
La réforme et la transformation des institutions européennes sont impératives et nécessaires. Les décisions au sein de l'UE ne peuvent pas être prises de manière non démocratique et non transparente par des bureaucrates non élus.
Selon vous, quels changements faudrait-il apporter au Parlement européen ?
Au Parti de la gauche européenne, nous pensons que, pour rendre les institutions européennes utiles aux travailleurs, nous avons besoin de plus de démocratie, pas de moins. À cet égard, nous pensons que le Parlement européen, élu au suffrage universel direct, doit avoir le droit d'initier la législation, de proposer des lois, d'élire la Commission européenne et de proposer et décider du budget de l’UE.
De la même manière que pour l’élargissement, le sujet de la défense est lui aussi revenu au premier plan. Quelle est votre position sur la question d'une défense commune de l'UE ?
L'Europe ne se résume pas à l'UE. La sécurité et la coopération européennes nécessitent le renforcement des institutions paneuropéennes telles que le Conseil de l'Europe et l'OSCE. J'ai été politiquement socialisé dans le mouvement pacifiste et je suis toujours pacifiste. Nous avons besoin d'une nouvelle approche de la sécurité, fondée sur la reconnaissance du fait qu'aucun État ou communauté ne peut être en sécurité si les autres ne partagent pas le même niveau de sécurité. Il ne fait toutefois aucun doute que cette paix juste et durable doit reposer sur le droit international et les accords politiques, et non sur une course aux armements, en particulier entre les puissances nucléaires.