Le Haut Représentant de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Josep Borrell, et le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, ont fait part, vendredi 5 février à Moscou, de la volonté de l’UE et de la Russie de resserrer leurs liens malgré les multiples sujets de discorde.
Et, devant la presse, ni M. Borrell ni M. Lavrov n’ont manqué de rappeler ces divergences. Le ministre a d'abord expliqué que la situation difficile était « due aux mesures unilatérales et illégitimes de l’UE » imposées à son pays – en lien avec l’annexion de la Crimée, le conflit dans l’Est de l’Ukraine et l’empoisonnement d’Alexeï Navalny. « Une nouvelle détérioration des liens serait lourde de conséquences négatives et très imprévisibles », a-t-il prévenu, qualifiant, quelques minutes plus tard, l’UE de « partenaire peu fiable » ('unreliable partner').
« Nous devons reconnaître que, ces dernières années, nos relations ont été marquées par des différences fondamentales et un manque de confiance. Nous nous considérons davantage comme un concurrent ou un rival que comme un partenaire », a résumé le Haut Représentant.
Sujet de tension du moment : la condamnation de l’opposant politique Alexeï Navalny. M. Borrell a rappelé la sérieuse préoccupation de l’UE à ce sujet et a réitéré sa demande de libération et de lancement d’une enquête impartiale sur son empoisonnement.
« Tout en respectant pleinement la souveraineté de la Russie et sa propre responsabilité sur le respect de ses engagements internationaux, l'UE considère que les questions liées à l'État de droit, aux droits de l'homme, à la société civile et à la liberté politique sont essentielles pour un avenir commun, tant pour l'UE que pour la Russie », a prévenu M. Borrell.
Alors que le Service européen pour l’action extérieure (SEAE) était en contact avec les équipes de M. Navalny pour organiser une rencontre, celle-ci ne semble pas avoir eu lieu. Rappelant que l’UE estime « inadmissible » que M. Navalny soit en prison, une porte-parole du SEAE, Nabila Massrali, a estimé, depuis Bruxelles, qu’une rencontre entre M. Borrell et M. Navalny dans ces circonstances donnerait « un mauvais signal que nous sommes d’accord » avec le fait qu’il soit en prison.
La présence de M. Borrell à Moscou n’a pas non plus empêché la Russie de déclarer trois diplomates - un allemand, un polonais et un suédois - persona non grata pour avoir participé, le 23 janvier, à une manifestation de soutien à M. Navalny.
Cette décision a été dénoncée par le Haut Représentant, qui l'a apprise pendant sa rencontre avec M. Lavrov. « J'ai fermement condamné cette décision, rejeté les allégations selon lesquelles ils auraient mené des activités incompatibles avec leur statut de diplomates étrangers. La décision devrait être reconsidérée. J'ai souligné l'unité et la solidarité de l'UE avec les États membres concernés », a-t-il réagi, non pas devant la presse, mais par après, dans un communiqué.
De son côté, M. Lavrov n’a pas manqué de mettre en avant les problèmes des droits de l’homme au sein de l’UE.
Renforcer malgré tout la coopération
Malgré ces sujets de tension, MM. Borrell et Lavrov ont mis en avant des domaines dans lesquels la coopération pourrait être renforcée. « Nous continuerons à ne pas être d'accord sur plusieurs points, mais nous devons chercher des domaines où nous pouvons nous entendre et coopérer », a expliqué le Haut Représentant.
Les deux hommes ont estimé que les relations pourraient être renforcées notamment dans le domaine de la santé. Interrogé sur les vaccins russes Spoutnik V contre la Covid-19, M. Borrell a félicité la Russie pour ce succès et a espéré que l’Agence européenne du médicament sera capable de certifier l’efficacité du vaccin pour qu’il puisse être utilisé dans les États membres.
De son côté, M. Lavrov a regretté que la Russie soit accusée de désinformation sur la pandémie, estimant qu’il fallait établir un nouveau canal de dialogue pour parler de ce sujet.
La culture, la recherche, l’éducation, l’Arctique, le numérique et le changement climatique ont également été évoqués.
MM. Borrell et Lavrov ont rappelé que l’UE était le premier partenaire commercial de la Russie et ont souligné l’importance des contacts interpersonnels, notamment des étudiants. Et, alors que les États membres sont divisés sur le gazoduc Nord Stream 2, le ministre a espéré que la coopération et l’interdépendance de l’UE et de Moscou sur l’énergie « pourront être utilisées dans l’intérêt des deux parties ».
Sur le plan international, l’Union et la Russie coopèrent sur de nombreux sujets, notamment le nucléaire iranien ou le processus de paix au Proche-Orient, à propos duquel MM. Borrell et Lavrov s'accordent sur la nécessité de s’engager dans ce processus, de revigorer le Quartet et d’aborder le sujet avec l'administration Biden.
Les deux hommes sont également revenus sur le voisinage commun à l'UE et à la Russie. « Conformément à l'Acte final d'Helsinki, la stabilité en Europe doit être fondée sur la coopération, le respect de l'intégrité territoriale et de la souveraineté des nations, le respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Et, dans ce cadre, nous devons trouver des espaces de compréhension et de confiance mutuelle », a expliqué le Haut Représentant, sans se risquer à citer de pays.
Pour sa part, le ministre russe a estimé que l’UE et la Russie avaient une « responsabilité conjointe » de maintenir la stabilité sur l'espace eurasiatique et s’est dit prêt à discuter des questions relatives aux projets de l'UE sur les républiques post-soviétiques et d’Asie centrale. « Il serait bon de s'entendre sur le principe de ne pas interférer dans les affaires intérieures des Balkans occidentaux, des républiques post-soviétiques », a-t-il ajouté.
La relation avec la Russie sera débattue lors du Conseil européen des 25 et 26 mars prochains. Ce débat, a espéré M. Lavrov, permettra à l’UE d’opter pour une coopération « constructive, professionnelle et pragmatique » avec son pays. (Camille-Cerise Gessant)