*** CEDRIC HUGREE, ETIENNE PENISSAT, ALEXIS SPIRE : Les classes sociales en Europe. Tableau des nouvelles inégalités sur le vieux continent. Agone (BP 70072, F-13192 Marseille cedex 20. Fax : (33-0) 491642703 – Courriel : info@agone.org – Internet : http://www.agone.org / Diffusion-distribution : Les Belles lettres, 25 rue du Général Leclerc, F-94270 Le Kremlin-Bicêtre. Tél. : (33-1) 45151970 – fax : 45151980). Collection « L’ordre des choses ». 2017, 265 p., 19 €. ISBN 978-2-7489-0333-1.
Pourquoi des portions sans cesse croissantes des « peuples des pays européens » – du peuple européen, pour le dire plus simplement – en arrivent-elles aujourd’hui à vouloir trouver refuge derrières des frontières nationales réhabilitées ? Telle est la question à laquelle trois sociologues apportent, dans ce livre, des réponses éclairantes en osant penser l’Europe en termes de classes sociales et à y débusquer les rapports de domination qui y prévalent. Français, les auteurs y adoptent une démarche résolument européenne : convaincus que « le capitalisme est largement européanisé et, avec lui, les rapports de classe », Cédric Hugrée, Etienne Penissat et Alexis Spire ne comptent pas parmi ceux qui voient dans le retour au giron national la solution aux problèmes qui s’expriment dans les opinions publiques. Au contraire, ils sont d’avis que la solution sera européenne, mais à la seule condition que leur « lecture sociologique des inégalités » amène les décideurs politiques à s’attaquer enfin aux contradictions et conflits « que suscite l’unification économique et politique d’une Europe sans filets de protection sociale ».
Défenseur d’une sociologie empirique des classes sociales en Europe, le trio propose dans ces pages une cartographie des inégalités en Europe qui dépasse les traditionnelles comparaisons entre Etats membres. En l’occurrence, il prend le parfait contrepied de la Commission européenne qui privilégie avec constance le « découpage par nations » et met systématiquement l’accent sur les différences nationales avec, d’un côté, les pays « bons élèves » et, de l’autre, ceux qui sont « mauvais élèves ». Du coup, la description statistique des groupes sociaux se trouve totalement absente à l’échelle de l’Union européenne, ce qui amène notamment les institutions européennes à pointer « des écarts de performance économique tout en masquant les inégalités d’exposition au chômage entre classes populaires et classes supérieures ». C’est ce biais aveugle que le trio veut corriger en mettant à profit de nouvelles sources de données empiriques qui lui permettent de montrer que les spécificités nationales « s’inscrivent dans un faisceau d’inégalités sociales que l’on retrouve dans tous les pays européens ».
L’ouvrage est structuré en cinq chapitres, le premier voyant les trois auteurs discerner « des clivages de classes au-delà des nations ». Ils s’intéressent ensuite à un groupe social en concurrence sur tout le continent, celui des classes populaires, y compris les petits indépendants, partout « fragilisées » et en première ligne face au choc des migrations, dont les conditions de vie se dégradent systématiquement. Ils confrontent ensuite les « illusions de grandeur » des classes moyennes aux réalités sociales qui sont désormais les leurs. Vient ensuite le tour des « classes supérieures » dont « les multiples formes de domination » sont passées méthodiquement en revue, de la domination économique qui les voit définir les règles du travail et maîtriser « l’art d’accumuler de la richesse économique » à leurs atouts culturels (suprématie scolaire, compétences internationales) et à la domination politique qui en résulte in fine. Dans un dernier temps, les trois auteurs analysent les réalités qui prévalent « en bas de l’espace social européen » et « la domination sans partage des classes supérieures du Nord et de l’Ouest », un regard étant également porté sur les circulations entre classes et nations.
Nul ne sera surpris si les conclusions qui sont tirées au terme de ce travail scientifiquement solide font apparaître « des classes populaires laissées-pour-compte de la construction européenne ». Point de doute, aux yeux des auteurs, que les institutions européennes en sont responsables. Ils tiennent ainsi des propos très durs sur la Banque centrale européenne qui « s’est progressivement imposée comme la meilleure garantie contre les aléas du suffrage universel », ajoutant dans la foulée : « La contrainte budgétaire est orientée tantôt contre les services publics, tantôt contre la viabilité des systèmes de protection sociale, ce qui dans les deux cas se retourne contre les classes moyennes et populaires ». Jugement erroné ? Peut-être, mais comment expliquer alors la montée en puissance des populistes et extrémistes un peu partout en Europe ? « Le tour de force des ultra-conservateurs est d’avoir réussi à transformer un mécontentement social en repli national, selon un scénario qui n’est pas sans rappeler celui de l’entre-deux-guerres », observent les trois sociologues. Ont-ils vraiment tort ? N’est-il pas plutôt temps de donner d’urgence des fondations sociales à au projet européen, comme ils y invitent ?
Michel Theys
*** JOHN MILBANK, ADRIAN PABST : La politique de la vertu. Post-libéralisme et avenir humain. Editions Desclée de Brouwer (Groupe Elidia, 10 rue Mercœur, F-75011 Paris. Tél. : (33-1) 40465400 – Internet : http://www.editionsddb.fr ). 2018, 538 p., 24 €. ISBN 978-2-220-09253-9.
Le libéralisme est, jusqu’à présent, sorti plutôt indemne des accusations et contestations émanant de ses principaux rivaux philosophiques, ainsi profilés dans la préface de l’édition française de cet ouvrage publié à l’origine en anglais : « le socialisme de guilde non étatiste de Pierre-Joseph Proudhon qui a rejeté l’étatisme marxiste ; le personnalisme catholique d’Emmanuel Mounier, qui a résisté à toute complaisance avec le fascisme ; et le conservatisme socialement ancré d’Alexis de Tocqueville qui a rejeté l’oligarchie de marché libre-échangiste. » Résistera-t-il aussi à la dénonciation méthodique qui s’exprime dans ces pages ? Inscrivant sans doute peu ou prou leurs pas dans les traces laissées par les personnalistes et autres anticonformistes des années 30 du siècle dernier, le Pr. John Milbank (religion, politique et éthique à l’Université de Nottingham où il est le directeur du centre de théologie et philosophie) et Adrian Pabst (maître de conférences en politique à l’Université de Kent et à l’Institut d’études politiques de Lille) s’emploient, dans un premier temps, à montrer les limites des libéralismes dominants ce dernier demi-siècle : « le libéralisme socioculturel de la gauche depuis les années 1960 et le libéralisme économico-politique de la droite depuis les années 1980 ». A ce stade, le modèle « libéral intégré » d’après-guerre est parvenu, expliquent-ils, à nationaliser l’économie, tandis que le modèle néolibéral privatisait l’Etat. Il en résulte, à leurs yeux, une « collusion secrète » entre libéraux et les anti-libéraux qui, contestant la mondialisation, ont pour visages en France Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. Invoquant, comme tous leurs semblables dans le monde, « la supposée volonté du ‘peuple’ d’une manière qui rappelle l’autoritarisme des années 1930 », ils sont, accusent les auteurs, les chantres d’un monde soumis « à un contrôle autoritaire de haut en bas », avec une mainmise toujours « accrue de l’exécutif sur l’Etat » afin de notamment « réduire les protections sociales et professionnelles contre la volonté de l’opinion démocratique ». En clair, « le système hybride chinois de concurrence brutale et de contrôle étatique serré » pourrait bien être l’avenir de l’humanité. Milbank et Pabst ne s’y résignent pas, eux qui prônent le recours à une politique nouvelle, le « post-libéralisme » qui concilierait le capitalisme de marché à la justice économique et à la réciprocité, qui marquerait le passage de l’individualisme et de l’égalitarisme à la solidarité sociale. A leurs yeux, « l’Europe ne pourra se maintenir et influencer le cours du monde que si elle ravive son héritage incomparable et trouve les moyens d’inculquer la pratique de la vertu dans la recherche du bien commun ». Il n’est pas sûr que tous les aspects de ce sermon érudit soient audibles dans toutes les couches de nos sociétés. Pourtant, sur le fond, il s’y trouve des pistes de réflexion qu’il serait sans doute salutaire d’emprunter. (MT)
*** NIKOS SERDEDAKIS, STAVROS TOMPAZOS (sous la dir. de) : Aspects de la crise grecque. Le cycle de contestation et les résultats institutionnels. Editions Gutenberg (37 rue Didotou, GR-10680 Athènes. Tél. : (30-210) 3642003 – fax : 3642030 – Courriel : info@dardanosnet.gr). 2018, 599 p., 32 €. ISBN 978-960-01-1952-7.
La crise économique mondiale de 2008 et les options néolibérales choisies pour y faire face continuent, dix ans plus tard, de façonner la vie quotidienne de myriades de personnes qui ont à tisser leurs plans de vie dans un monde social complexe et incertain. En Grèce, le chômage élevé, le travail précaire, le coût de la vie, l'accès fort diminué des groupes les plus faibles et dépossédés aux biens publics sont, parmi beaucoup d'autres, les conséquences d'une crise à long terme dont personne ne voit la fin. De 2010 à la mi-2015, cette mainmise néolibérale, caractérisée par une austérité extrême et par de dramatiques privations collectives, s’est trouvée contestée avec vigueur : les citoyens grecs ont fait entendre leurs voix, sont descendus dans les rues et ont commencé à dessiner un horizon d'attente pour la réorganisation des relations sociales à tous les niveaux. Ce volume, placé sous la direction du Pr. Nikos Serdedakis (sociologie à l'Université de Crète) et de Stavros Tompazos (chercheur à l'Institut européen de Chypre et professeur au Département des sciences politiques et sociales de l'Université de Chypre), se focalise sur le phénomène de protestation, les intervenants s’employant à mettre en lumière les différents aspects de la crise en Grèce depuis son début, ainsi que le paroxysme et la récession du cycle de protestation. L’étude analyse également les implications au niveau du système des partis politiques, ainsi qu’en termes de clientélisme politique et de participation sociopolitique. Une bibliographie sélective, un index des noms et un lexique des termes ponctuent l’ouvrage. (AKa)
*** SOTIRIS CHTOURIS (sous la dir. de) : Les jeunes en Grèce aujourd'hui. Le statut social, le travail et les réseaux sociaux. Editions Epikentro (9 rue Kamvounion, GR-54621 Thessalonique. Tél. : (30-231) 0256146 – fax : 0256148 – Internet : http://www.epikentro.gr ). 2018, 330 p., 17, €. ISBN 978-960-458-681-3.
Cette étude dirigée par un sociologue, professeur, à l’Université de la mer Egée, présente les caractéristiques sociales et culturelles du groupe social des jeunes en Grèce. L'analyse conduit à une nouvelle compréhension du concept social de la jeunesse, évitant certaines propositions établies qui conduisent à la « construction » politique de la jeunesse par le biais de statistiques officielles ou de programmes gouvernementaux d'emploi. Les auteurs, tous enseignants universitaires en Grèce ou à l’étranger, tracent des pistes pour identifier la jeunesse et les jeunes d'une manière qui permette d'enregistrer l'identité sociale et culturelle actuelle et d'origine, mais aussi des phénomènes sociaux importants qui la déterminent de nos jours. A travers le traitement méthodique de modèles théoriques importants pour les jeunes et les situations de transition de l'école au travail, ils proposent une nouvelle approche théorique qui découle principalement des données liées aux recherches consacrées aux programme In4Youth. Tout naturellement, les problèmes de chômage, de pauvreté, de perspectives d'emploi et de bien-être sont au cœur du livre. En même temps, grâce à l'expérience de recherche acquise au cours des dernières années qui sont celles de la crise économique, un nouveau modèle méthodologique pour la recherche qualitative est formulé par les auteurs à l'aide des groupes ciblés et d’entrevues de groupe. (AKa)
*** APOSTOLOS KAPSALIS : Travailleurs immigrés en Grèce. Travailleurs, relations de travail et politique d'immigration à l'époque des mémorandums. Editions Topos (2 rue Plapouta, GR-11473 Athènes. Tél. : (30-210) 8222835 – fax : 8222684 – Courriel : info@motibo.com – Internet : http://www.toposbooks.gr ). 2018, 400 p., 19 €. ISBN 978-960-499-253-9.
Les réponses aux questions centrales concernant l'immigration semblent partout presque évidentes. Habituellement, elles découlent cependant d'une lecture statique, sinon photographique, de la réalité. La plupart des idées relatives aux travailleurs immigrés en Grèce doivent être revues dans le contexte de la crise économique. L'auteur, avocat spécialiste du droit du travail et professeur au Département de la politique sociale de l'Université Panteion d’Athènes, travaille aussi comme chercheur en relations de travail à l'Institut du travail de la Confédération générale des travailleurs grecs tout en étant encore secrétaire spécial à l'Inspection du travail. Dans ces pages, il met l'accent sur le rôle de la politique d'immigration et de l'immigration elle-même dans le développement du droit du travail en Grèce. Il observe que les années des mémorandums ont amené un ensemble de déréglementations, d'inégalités et d'illégalités qui a déterminé la politique sociale grecque, imposant un bourbier d'immobilisme et d'impasses tant aux populations migrantes elles-mêmes qu'à l'approche étatique de la mobilité transnationale moderne. De ce point de vue, Apostolos Kapsalis juge urgentissime d'élaborer une politique d'immigration radicalement différente, exposée en détail dans ce livre. (AKa)