*** CLEMENS KAUPA : The Pluralist Character of the European Economic Constitution. Hart Publishing (Kemp House, Chawley Park, Cumnor Hill, Oxford, OX2 9PH, UK. Tél. : (44-1865) 598648 – fax : 510710 – Courriel : mail@hartpub.co.uk – Internet : http://www.hartpub.co.uk ). Collection "Modern Studies in European Law", n° 67. 2016, 388 p., 60 £. ISBN 978-1-84946-769-8.
Dès la première page de cet ouvrage qui ponctue un parcours ayant conduit l’auteur de l’Université de Vienne à l’Ecole de droit de Harvard, une note de bas de page retient l’attention. Il y est indiqué que le terme de néolibéralisme doit être compris comme étant à la fois une « position idéologique » et une « pratique politique » devenues hégémoniques depuis la fin des années 70. Sur le plan idéologique, elle se fonde sur la conviction que, la plupart du temps, « la société peut être mieux organisée sous la forme de marchés », donc « à l’abri » d’interventions de l’Etat visant, entre autres, à promouvoir des « mesures redistributives ». Et, est-il précisé dans la même note de bas de page, cette « position intellectuelle » s’est transformée en une « pratique historiquement contingente qui s’est développée en réaction à l’expansion de l’Etat-providence et aux tentatives croissantes de coordination macroéconomique après la Seconde Guerre mondiale ». A tel point que le néolibéralisme est devenu, dans le monde occidental, « le mode de pensée hégémonique pour ce qui est des questions politiques et économiques ».
L’Union européenne et, en son sein, la zone euro n’ont évidemment pas échappé à cette déferlante. A la « faveur » de la crise née en 2008, le néolibéralisme y est même devenu omniprésent, sous le couvert des politiques d’austérité. Il s’agit en l’occurrence d’une réalité dont celui qui enseigne désormais à l’Université VU d’Amsterdam s’emploie, dans ces pages, à rechercher le bien-fondé. Plus qu’en avocat de la défense, c’est en procureur qu’il se profile en affirmant d’emblée que « le cadre juridique de l’Union ne saurait être considéré comme constituant un choix global en faveur d’une position idéologique spécifique qui devrait être prise en compte dans l’interprétation du droit européen ». La conviction qui lui sert de fil conducteur, c’est que le « traité » européen dans ses différentes versions successives n’est rien d’autre qu’un « cadre pluraliste » qui ne contraint aucunement l’Union à devenir la dévote d’une croyance idéologique particulière. Tout au contraire, explique-t-il dans une autre note de bas de page, l’Union devrait rester ouverte à tous les paradigmes socio-économiques et pas seulement au keynésianisme qui est la deuxième pensée dominante, donc aussi, par exemple, à un « futur paradigme de post-croissance » que rien, en l’état, n’interdit dans les traités. Dans le petit univers européen, l’ouverture d’esprit a toutefois été la victime de « récits hégémoniques historiques, politiques et économiques » qui ont conduit l’Union à devenir vassale de l’idéologie néolibérale. Ce sont les différentes étapes de cette entreprise de manipulation qui sont analysées dans ces pages, le but de l’auteur étant ainsi de montrer que le(s) traité(s) sont porteurs d’un tout autre potentiel que les politiques amères du moment.
Dans un premier temps, l’auteur s’intéresse à l’orientation normative de la constitution économique européenne d’un point de vue historique, économique et doctrinal. Après avoir exploré le contexte historique qui a vu naître le Traité de Rome, ainsi que son architecture réglementaire et ses objectifs socio-économiques, il conclut que ce traité fondateur du Marché commun était conçu comme un « instrument pluraliste ». Les réformes entreprises dans le cadre du projet « 1992 » ont été importantes, mais sans remettre en cause ce caractère pluraliste. Sur cette base, Clemens Kaupa se demande si, compte tenu des objectifs réglementaires de l’Union que sont, par exemple, la croissance économique et la cohésion régionale, il fallait supposer que des politiques fondées sur un paradigme socio-économique spécifique contribueraient mieux que d’autres à les atteindre, les rendant dès lors préférables à la lumière d’une lecture fonctionnelle du Traité. Sa réponse est clairement négative, tant il est vrai, montre-t-il, que « la plupart des questions économiques pertinentes du point de vue du droit européen se voient fondamentalement contestées parmi les experts économiques, ce qui signifie qu’il ne saurait être considéré qu’un paradigme socioéconomique spécifique serait à première vue plus efficace pour atteindre les objectifs réglementaires de l’Union ». C’est ensuite à une analyse détaillée de la doctrine juridique que l’auteur se livre en prenant le marché intérieur comme cas d’étude, ce qui l’amène encore à constater que rien ne prédisposait vraiment à l’option néolibérale. De la sorte et jusqu’aux conclusions qu’il tire en termes de gouvernance, c’est donc un avertissement qui se trouve lancé dans ces pages : les choix politiques qui ont été posés d’appliquer le Traité de telle manière plutôt que de telle autre requerront d’être, un jour, justifiés. Michel Theys
*** LOUIS CHAUVEL : La spirale du déclassement. Essai sur la société des illusions. Editions du Seuil (25 bd Romain-Rolland, F-75014 Paris. Courriel : contact@seuil.com – Internet : http://www.seuil.com ). 2016, 218 p., 16 €. ISBN 978-2-02-107284-6.
Ce livre est à proscrire pour les dépressifs, tant il leur confirmera que le monde – et les pays européens en particulier – va décidément très mal. Le diagnostic posé par le sociologue Louis Chauvel est on ne peut plus noir, accablant même : l’actuel creusement des inégalités « conduit une partie des classes moyennes et des générations nouvelles à suivre les classes populaires sur la pente de l’appauvrissement, entrainant une spirale générale de déclassement ». En clair, la « civilisation de classe moyenne » qui triompha dans la seconde moitié du siècle dernier, garantissant le progrès pour (à peu près) tous et pour les générations suivantes, se meurt sous nos yeux – du moins les yeux qui sont prêts à regarder la réalité en face. La pyramide sociale voulant que le monde bascule à nouveau en faveur des « héritiers protégés par leurs espérances patrimoniales » au détriment des « simples détenteurs de diplômes dépréciés sur le marché de l’emploi » ouvre la voie à un avenir explosif sur le plan social, la fracture des générations et les inégalités de classes étant appelées à composer un cocktail. Professeur à l’Université de Luxembourg et chercheur au sein de l’Observatoire sociologique du changement de Sciences Po, l’auteur indique ne pas se livrer à un exercice de prospective, tant il est vrai qu’il le considère, arguments à l’appui, comme un « processus déjà engagé » et « difficile à enrayer ». Non, il l’assimile au tocsin qui retentit pour signaler le danger, afin que le drame ne devienne pas « une fatalité » si les citoyens – et, plus encore, les dirigeants – persistent à l’ignorer. Déplorant les illusions et fausses représentations propagées par la « sociologie de la déconstruction » qui a sévi ces dernières décennies et fait le lit d’un « monde en ruine », il invite les scientifiques à remettre des mots sur les maux : « Ce n’est pas en clamant que le déclassement relève d’une peur irraisonnée, que les classes moyennes résistent plutôt bien à la crise et que les générations sacrifiées ne sont qu’un mythe que nous conjurerons la réalité de ces faits sociaux qui avancent de leur propre pas, ignorant les illusions dont nous berçons la population ». Sans retour à la vérité objectivement « vraie », il ne sera pas possible de se confronter avec quelque chance de succès à cinq éléments qui corrodent la désormais agonisante « civilisation de classe moyenne ». Il y a d’abord « l’accroissement vertigineux des inégalités à travers le phénomène de repatrimonialisation des richesses » qui laisse entrevoir « la venue d’un siècle d’inégalités béantes », avec « l’effet de fronde » qui risque d’en résulter. Il y a également la « déstabilisation du centre de gravité de la société » qui résulte de la mise à mal de la classe moyenne. Il y a encore la fracture générationnelle qui pourrait s’avérer un poison violent, tant il est vrai que « tout a été fait pour donner à la génération suivante des besoins supérieurs et des moyens économiques déclinants ». Il y a enfin la descente aux enfers des pays européens et, plus fondamentalement encore, la « spirale des illusions » qui y prévaut, du fait de « la péremption d’une large majorité du personnel politique et intellectuel qui vit encore dans un monde que les autres ont vu disparaître depuis trente ans ». Mais inutile, conclut l’auteur, de chercher son salut dans la quête de confortables boucs émissaires : c’est lorsqu’ils cesseront de préférer se « mentir que d’affronter la vérité » que les Européens (les Occidentaux ?) auront une chance de trouver des solutions. C’est ce à quoi les invite cet essai qui fera date. (MT)
*** Futuribles. L’anticipation au service de l’action. Futuribles Sarl (47 rue de Babylone, F-75007 Paris. Tél. : (33-1) 53633770 – fax : 42226554 – Courriel : revue@futuribles.com – Internet : http://www.futuribles.com ). Mars-avril 2017, n° 417, 136 p., 22 €. Abonnement annuel : 115 €. ISBN 978-2-84387-430-7.
La crise qui enfle en Occident est au cœur de ce numéro de la revue française de prospective qui fait autorité depuis des décennies. Elle est abordée sous différents angles, complémentaires. Ainsi, les pathologies politiques sont appréhendées dès l’éditorial, Hugues de Jouvenel observant que, face aux maux dont souffrent les sociétés occidentales (inégalités croissantes, ascenseur social en panne, structures sociales fragilisées...), les gouvernants sont de plus en plus perçus comme de « simples gestionnaires des affaires courantes », discrédités car incapables d’apporter des solutions au « problème de la solidarité et de la confiance ». Dans ce contexte, Futuribles ouvre, dans ce numéro, un rendez-vous consacré à la question de savoir quelles visions à long terme inspirent les responsables politiques, le premier d’entre eux à s’exprimer étant Jean-Paul Delevoye. Une autre partie substantielle de la revue est consacrée aux aspects économiques et sociaux du problème, des spécialistes cherchant à discerner les causes de la moindre croissance de la productivité. Celle-ci se trouve analysée dans la longue durée et conduit au constat des promesses non tenues jusqu’à présent par l’entrée dans « la troisième révolution industrielle » chère à Jeremy Rifkin, un regard étant aussi porté sur l’impact du numérique dans le secteur de l’assurance. D’autre part, deux contributions reviennent sur le Brexit : le fonctionnaire international Derek Martin invite notamment à miser sur les doutes que ne manqueront pas de nourrir les « soft Brexiteers » jusqu’à peut-être inciter Westminster à leur redonner la parole dans le cadre d’un nouveau référendum, ce qui devrait, selon lui, être considéré comme une aubaine par les Vingt-sept ; dans sa « Tribune européenne », Jean-François Drevet n’est pas loin de le rejoindre en observant d’abord que « les Brexiteers entraînent leur pays dans un contresens historique, comme en a connu le Portugal de Salazar, que l’obsession de sa grandeur a conduit à 15 années de guerres coloniales », mais aussi – et même surtout ! – que « si l’Europe n’est pas facile à faire, elle est peut-être encore plus difficile à défaire ». (MT)
*** ARISTIDIS CHATZIS : Le libéralisme. Editions Papadopoulos (9 Kapodistriou, GR-14452 Metamorphosi. Tél. : (30-210) 2846074 – fax : 2817127 – Courriel : info@epbooks.gr – Internet : http://www.epbooks.gr ). 2017, 112 p., 10,99 €. ISBN 978-960-569-623-8.
L'approche libérale de la politique, des relations sociales et de l'économie se distingue par la priorité qu’elle donne au libre choix. Les grands penseurs libéraux qui ont donné corps à cette école de pensée voulaient que la personne soit pleinement libre à l’heure des choix, ce qui impliquait pour eux que soit construite une société ouverte. L’auteur, professeur au Département de philosophie et d'histoire des sciences à l'Université nationale d'Athènes après avoir soutenu une thèse de doctorat en Droit et Economie à l'Université de Chicago, note que l'accent placé par les libéraux sur la liberté des personnes, des idées, des activités et des options, cette liberté étant associée à la tolérance et la priorité donnée au progrès et, partant, aux innovations, crée autant de zones de conflit avec d'autres approches philosophiques et politiques. Cette introduction aux principes du libéralisme présente les principes et les idées de base : la tolérance, la possession personnelle, l’état du droit et les droits humains, Aristidis Chatzis expliquant comment ces lignes de force ont résolument influencé les démocraties constitutionnelles. Il aborde aussi des questions plus sensibles, à savoir notamment la relation entre les conceptions libérales du marché et le capitalisme ou la possibilité d’émettre des critiques à propos du libéralisme économique. (AKa)
*** THEODOROS LIANOS : L'économie avec des mots simples. Editions Papazisi (2 rue Nikitara, GR-10678 Athènes. Tél. : (30-210) 3822496 – fax : 3809020 - Courriel : papazisi@otenet.gr – Internet : http://www.papazisi.gr ). 2017, 212 p., 12,72 €. ISBN 978-960-02-3288-2.
Les concepts économiques et la terminologie qui les expriment sont les ingrédients majeurs des conversations quotidiennes, que celles-ci soient privées ou publiques. Ils sont omniprésents dans les articles de journaux (et pas seulement ceux nichés dans les pages économiques et financières...), sur les ondes, dans les débats à la télévision, etc. Ainsi sont semés à tous vents des concepts économiques et des termes que personne ne prend la peine d’expliquer. C’est à corriger ce défaut que Theodoros Lianos consacre ce livre. Professeur émérite d’économie à l'Université d'Athènes, mais aussi responsable du magazine "South-Eastern Europe Journal of Economics" et éditorialiste régulier dans plusieurs quotidiens grecs, part du constat que beaucoup de gens n’ont aucune idée précise de ce que sont la mondialisation, l'inflation, le chômage, un portefeuille boursier, etc. Les connaissances sont au mieux incomplètes, au pire incorrectes. C’est à remédier à cet état de fait qu’il s’emploie, jugeant information correcte sur les problèmes financiers généraux peut être extrêmement utile, du point de vue privé comme sur un plan collectif, tant il est vrai que des décisions plus opportunes en découleront. Une fois encore, autant dans la sphère privée que dans la société... (AKa)