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Bulletin Quotidien Europe N° 11749
LES TRAITÉS DE ROME ONT 60 ANS / Les traitÉs de rome ont 60 ans

Deuxième volet de notre série commémorative - l'année 1967

 

À l'occasion du 60ème anniversaire de la signature des Traités de Rome, l'agence EUROPE puise dans ses archives sans équivalent et republie pour ses lecteurs les articles des années 1957, 1967, 1977, 1987, 1997 et 2007 ayant relaté les célébrations de cet événement. EUROPE publie également les éditoriaux de ses 'pères fondateurs' ayant analysé l'adéquation entre les traités et les défis posés, décennie après décennie, au projet d'intégration européenne.

 

Voir le premier volet de notre série commémorative: l'année 1957 (EUROPE 11748).

 

L’essentiel

 

Au dixième anniversaire de la signature des traités instituant la Communauté économique européenne (CEE) et l’EURATOM, Emanuele Gazzo, rédacteur en chef de l’Agence Europe, tire un premier bilan : le processus d’intégration économique en Europe, loin d’être parfait, nécessite un saut politique de nature fédérale. La question de l’adhésion du Royaume-Uni à la CEE est déjà posée.

 

ÉDITORIAL – DIX ANS APRÈS

 

Dans l’histoire des peuples, ce n’est qu’un instant fugitif, mais dans la période actuelle d’évolution accélérée sur une grande échelle, dix ans, c’est beaucoup.

Le 25 mars 1957, à 18 heures, les traités de la Communauté économique européenne (CEE) et de la Communauté européenne de l’énergie atomique (CEEA ou EURATOM) étaient signés à Rome, dans la salle des Horaces et des Curiaces du Capitole. Nous avons vécu ces heures historiques et nous nous souvenons que, contrairement à ce que l’on pourrait penser aujourd’hui, l’atmosphère n’était pas à l’euphorie. La conscience d’avoir accompli un acte d’une portée historique exceptionnelle incitait plutôt à la prudence. On scrutait l’avenir en se rappelant les leçons du passé.

Le Comité intérimaire (organe de coordination intergouvernementale vis-à-vis des organismes internationaux) qui fut créé, en attendant la ratification des traités, eut une tâche très difficile à accomplir, vis-à-vis surtout du reste du monde qui, à quelques exceptions près, ne manifestait pas beaucoup de sympathie pour ce nouveau-né.

Une tâche non moins difficile attendait les forces politiques qui avaient agi en faveur de la conclusion des traités : il s’agissait de vaincre l’hostilité que la politique d’intégration, ainsi relancée, suscitait dans plusieurs milieux, et qui était encouragée par l’évolution politique et économique dans certains pays. La bataille ne fut gagnée qu’à la fin de 1957, lorsque les ratifications des trois pays du Benelux furent acquises.

Cet anniversaire inspire certainement des examens de conscience. Il fournira l’occasion à certains de manifester une satisfaction légitime. D’autres se montreront déçus et peu confiants dans l’avenir. Pour d’autres, les changements intervenus dans le contexte politique font que ce qui a été créé il y a dix ans est largement dépassé et pratiquement condamné : l’on peut le regretter ou s’en féliciter, mais il faut en prendre acte.

Aucune de ces analyses n’est entièrement vraie ou fausse, selon le point de vue où l’on se place ; le tempérament ou les préférences de chacun permettent ensuite d’en tirer des conclusions diverses. Cependant, un examen objectif d’ensemble devrait permettre de fixer quelques points, acceptables par tous, et qui sont, plutôt que des conclusions, des sujets de réflexion.

Le premier est que les traités de 1957 furent conçus et conclus en fonction d’un objectif politique précis : la création d’une Europe unique politiquement, et évidemment aussi dans le domaine de la défense. Ils en constituaient la « base économique » et institutionnelle. Cet objectif n’a certainement pas été réalisé. La réalisation d’une défense européenne semble plus chimérique aujourd’hui que le jour où la Communauté européenne de défense (CED) fut rejetée (en 1954). Ceux qui croyaient en un « automatisme » de la transition sont déçus.

Une deuxième constatation est cependant que, malgré le renforcement qu’ont subi entre-temps les forces centrifuges, le processus d’intégration économique appelle, avec une évidence et une urgence toujours plus grandes, la nécessité de progrès dans le domaine politique. Que cette situation soit génératrice de difficultés et de crises, cela ne devrait surprendre que ceux qui croyaient que construire l’Europe serait une entreprise facile. Il s’agit – il faut bien le reconnaître – d’une révolution, et d’une révolution douloureuse, qui demande de grands sacrifices.

La troisième constatation est que, dans l’ensemble, le processus d’union économique se déroule selon les lignes prévues par les Traités. Cela confirme que la méthode et le système institutionnel étaient et sont appropriés. Là aussi, des difficultés existent et des crises se produisent. Mais la cité idéale n’existe que dans le « livre d’utopie ».

Une quatrième constatation est que, pendant ces dix ans, l’Europe n’a pas connu de crises et même pas de véritable récession d’ensemble. Que se passerait-il si une situation de crise économique grave venait à se produire ? Certains symptômes que l’on constate là où une crise menace (charbon et, en partie, acier) sont extrêmement inquiétants. Cela ne fait que confirmer la nécessité d’avancer vers la création progressive d’un véritable pouvoir politique fédéral, qui sera la seule véritable et efficace garantie d’irréversibilité.

C’est d’ailleurs la conclusion que nous tirerons aujourd’hui et qui doit inspirer l’action de tous pour la décennie à venir.

 

Emmanuele Gazzo

 

LE DIXIÈME ANNIVERSAIRE DE LA SIGNATURE DES TRAITÉS : COMMENTAIRES DÉSABUSÉS ET SCEPTICISME SUR LES POSSIBILITÉS DE DÉVELOPPEMENTS POLITIQUES

 

BRUXELLES (EU), mardi 28 mars 1967 – Le dixième anniversaire de la signature des Traités de Rome a donné lieu à de très nombreuses déclarations, publications, études, et a été évoqué au cours de réunions et congrès.

Tous les commentateurs s’accordent en général à reconnaître l’importance du chemin parcouru sans pour autant nourrir beaucoup d’illusions quant aux développements politiques futurs. M. Gaetano Martino, ministre des Affaires étrangères, l’un des signataires des Traités, interrogé par un journaliste sur la « relance » politique de l’Europe, qui pourrait avoir lieu lors du « sommet » de Rome, a répondu que « la relance risque de devenir un enterrement » ; pour éviter d’en faire un rite mélancolique, il faudrait avoir un but précis, et c’est cela qui manque.

Par ailleurs, Le Monde écrit qu’il est douteux que le sommet de Rome puisse se tenir. Un autre journal, le Corriere della Sera écrit qu’aucune tentative de relance politique ne peut être envisagée puisque « le général de Gaulle voudrait une Europe à genoux à ses pieds, et, pour l’obliger à rester à genoux, empêcher la Grande-Bretagne d’y entrer ». Un autre journal, soviétique cette fois-ci, les Izvestia, écrit que le groupe des Six n’a pas facilité, mais au contraire, compliqué le développement de la collaboration européenne. Selon ce journal, la France, suivie par d’autres partenaires, n’a pas voulu s’intégrer dans la petite Europe, craignant la puissance économique de l’Allemagne occidentale revancharde.

Parmi les messages publiés à l’occasion de l’anniversaire, l’on notera celui de M. George Brown (secrétaire d’État britannique des Affaires étrangères), qui déclare : « C’est notre intention et notre résolution claires d’entrer dans le Marché Commun », et celui de M. Amintore Fanfani (ministre italien des Affaires étrangères), qui souhaite l’élargissement à d’autres pays démocratiques d’Europe et, en premier lieu, à la Grande-Bretagne. M. Fanfani déclare qu’il faudra s’engager sérieusement dans la relance politique et dans le renforcement des institutions, en particulier par la fusion rapide des Exécutifs ; c’est dans cette intention que l’Italie a pris l’initiative d’une nouvelle rencontre à Rome, le 29 mai 1967. Le chancelier allemand, Kurt Georg Kiesinger, a réaffirmé que le grand but final restait l’union politique, dotée d’une politique étrangère d’abord étroitement coordonnée, puis commune.

Il est intéressant de noter que l’un des artisans des Traités de Rome, le secrétaire général au Ministère belge des Affaires économiques, Baron Snoy et d’Oppuers, interrogé par un journaliste, a constaté que le Conseil des Ministres, qui avait été conçu « comme une institution collégiale de nature, sinon supranationale, du moins européenne à part suffisamment entière », s’est révélé autre chose, et trop vite. Les ministres ont repris les mauvaises habitudes nationalistes, mesquines ou futiles, ce qui d’ailleurs serait à l’origine de la plus grande importance prise par la Commission Européenne.

Une réunion de la gauche socialiste européenne

Les partis socialistes des Six, plus la Grande-Bretagne, ont donné un caractère particulièrement retentissant, et politique, à la célébration. Ils se sont réunis à Paris, sous la présidence de M. Lucien Radoux. Le parti travailliste était représenté par Sir Geoffrey de Freitas, président de l’Assemblée consultative du Conseil de l’Europe, qui a vivement apprécié la déclaration faite par M. Mario Zagari, secrétaire d’État italien aux Affaires étrangères, selon lequel « le problème de l’adhésion britannique est pour les socialistes un point sur lequel il est impossible de transiger… et il faut souligner le caractère démocratique que la Grande-Bretagne apportera au processus d’intégration européenne ».

Francis Vals, président du groupe socialiste au Parlement européen, a mis l’accent sur la « déviation » technocratique de la Communauté, qui se traduit par l’attribution au Conseil et non au Parlement, du pouvoir de décision, et par la gestion sans contrôle d’un budget énorme (fonds agricole FEOGA).

Les conclusions de la réunion furent tirées par M. Guy Mollet, qui critiqua sévèrement la politique du Gouvernement français et exprima la déception éprouvée après dix ans, non sans rappeler que les Traités furent signés lorsqu’il était président du Conseil. Pour M. Guy Mollet, deux éléments positifs se dégagent : le fait que la Commission européenne présidée par Walter Hallstein ait pu faire face aux attaques menées contre elle, et qu’une personnalité européenne authentique commence à se dégager.

 

[Dans le cadre des célébrations du 10ème anniversaire des traités de Rome, un sommet européen spécial s’est tenu à Rome, le 29 mai 1967. À cette occasion, les leaders des six pays fondateurs ont décidé de procéder à la fusion des institutions des trois communautés (CECA, CEE, EURATOM) et ils ont procédé à un échange de vues sur la demande d’adhésion du Danemark, de l’Irlande et du Royaume-Uni].

 

Repères chronologiques :

  • 13 août 1961: début de la construction du Mur de Berlin
  • 5 juillet 1962: indépendance de l’Algérie
  • Octobre 1962: crise des missiles de Cuba
  • 11 mai 1967: le Danemark, l’Irlande et le Royaume-Uni demandent à adhérer à la CEE
  • 1968: printemps de Prague et événements de mai 1968 en France
  • 21 juillet 1969: Neil Armstrong marche sur la lune

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