Les réactions des leaders européens aux récentes décisions et déclarations de la nouvelle administration américaine de Donald Trump oscillent entre une inquiétude semi-voilée vis-à-vis d'un changement de cap de la politique extérieure des États-Unis, qui reste à confirmer, et la volonté de préserver des liens transatlantiques traditionnellement forts.
Deux semaines après l'investiture de M. Trump, les signaux envoyés de la Maison-Blanche, parfois atténués a posteriori par l'administration américaine, n'invitent pas les Européens à tomber dans l'antiaméricanisme, mais renforcent l'urgence de s'interroger sur ce qu'ils veulent faire ensemble.
« Évidemment, il y avait des inquiétudes parmi les Vingt-huit sur les décisions prises. Néanmoins, il n'y a pas eu de sentiment antiaméricain. Il y avait plutôt le sentiment de la nécessité de collaborer avec les États-Unis comme à notre habitude... tout en ne demeurant pas silencieux lorsque certains principes sont mis en cause », a déclaré le Premier ministre maltais, Joseph Muscat, vendredi 3 février, lors du sommet informel de La Valette.
C'est au déjeuner que les Vingt-huit ont discuté de la situation internationale, évoquant l'évolution des relations transatlantiques, la recrudescence du conflit armé à l'est de l'Ukraine et la situation politique tendue dans les Balkans. Le Premier ministre britannique, Madame Theresa May, qui ne s'est pas exprimée devant la presse vendredi, a informé ses homologues de sa récente visite à Washington. Elle a dit à M. Trump qu'il valait mieux avoir une Europe forte et unie et M. Trump a réaffirmé son engagement vis-à-vis de l'OTAN, a indiqué une source européenne.
Vis-à-vis de la nouvelle administration américaine, le président français, François Hollande, a noté, autour de la table, de la « réserve » chez certains dirigeants, mais aussi de la « bienveillance » chez d'autres. Comprenant difficilement les réactions « névrosées » de certains partenaires, le Premier ministre hongrois, Viktor Orbán, avait estimé plus tôt que les Américains avaient le droit de défendre leurs frontières, a rapporté hungarytoday.hu. Le Premier ministre polonais, Madame Beata Szydło, a aussi insisté sur le fait qu'il ne fallait surtout pas « proférer de menaces, conduire à la confrontation », mais plutôt tenter de « dialoguer » avec le nouveau locataire de la Maison-Blanche.
Plusieurs dirigeants ont souligné l'importance de maintenir des liens transatlantiques forts. Pour le président du Conseil européen, Donald Tusk, « la coopération transatlantique demeure une priorité absolue, parce que, jusqu'à présent, cette relation a constitué un pilier clé du monde libre ». Dans la même veine, la chancelière allemande, Angela Merkel, a estimé qu'Européens et Américains devaient entretenir des liens forts, notamment en matière de « lutte contre le terrorisme ». Pas inquiet, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a plaidé pour un effort de pédagogie sur l'Europe auprès des États-Unis.
Reste qu'à La Valette, aucune indication n'a filtré sur d'éventuelles rencontres entre Européens et M. Trump. Quant à la perspective que les États membres s'en prennent aux États-Unis en barrant la route du futur ambassadeur américain - si l'europhobe Ted Malloch était confirmé -, elle semblait très éloignée, malgré la requête insistante de groupes politiques du Parlement européen.
Définir une vision sur l'avenir de l'Union à vingt-sept
De l'avis de plusieurs leaders européens, il est temps de transformer les menaces - telles que le désintérêt supposé ou manifeste des Américains vis-à-vis de l'Union - en nouvelles opportunités qui obligent à réfléchir sur ce que les États membres veulent faire ensemble. La politique américaine peut constituer « un signal d'alarme » pour les Européens, a relevé le chancelier autrichien, Christian Kern.
D'aucuns ont dit que nous devons « prendre notre destin en main », « défendre nos valeurs et nos intérêts », renforcer nos efforts en matière de défense en coopération avec l'OTAN et saisir les « opportunités » commerciales ou pour le développement de l'Afrique, a indiqué Mme Merkel. Même son de cloche chez M. Hollande: « L'Europe doit réaffirmer sa vision du monde et son organisation, y compris pour traiter les grands conflits tels que la Syrie ». La définition d'une telle stratégie oblige les Européens à réfléchir à leur projet commun pour l'avenir, a-t-il ajouté. N'excluant pas une Union « à plusieurs vitesses », il a néanmoins jugé que l'unité demeurait « indispensable », car « l'Europe n'est pas un tiroir-caisse ni un self-service où on prend des fonds structurels et puis on n'est solidaire de rien ». Du côté du groupe de Visegrád, Mme Szydło a appelé ses homologues à ne pas avoir peur de rouvrir les Traités, si nécessaire, pour redonner, selon elle, de la crédibilité à l'UE.
Plus tôt dans la journée, la Haute Représentante de l'UE pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Federica Mogherini, avait exhorté les Européens à « rester fidèles à (leurs) valeurs » et à être « un point de référence » dans le monde en défendant « le multilatéralisme, la paix, la sécurité et les échanges commerciaux libres et équitables ». Même si nous restons « amis » avec les Américains, nous dialoguerons avec eux sur ce qui, en fonction de nos valeurs, nous rapproche ou nous différencie, a-t-elle ajouté. Et de souligner: « Sur la migration, notre modèle est la coopération. Nous ne croyons pas aux murs ».
Le Benelux dévoile sa vision du futur de l'Europe
Samedi 25 mars à Rome, les Européens célébreront le soixantième anniversaire du Traité de Rome, vraisemblablement en l'absence du Royaume-Uni qui aura notifié sa volonté de quitter l'UE (EUROPE 11716). Après le départ de Mme May, les Vingt-sept ont travaillé sur la 'Déclaration de Rome'.
Le Premier ministre grec, Alexis Tsipras, a douté que l'Europe soit en mesure de modifier sa trajectoire actuelle comme il l'appelle de ses vœux. Il a rappelé qu'en parallèle des élections auront lieu en 2017 - aux Pays-Bas, en Bulgarie, en France et en Allemagne -, ce sont les élections qui risquent de réorienter la trajectoire de l'Union.
À noter qu'à La Valette, les trois pays du Benelux ont transmis aux États membres leur vision du futur de l'Europe susceptible de permettre à l'Union de faire face aux « eaux troubles » qu'elle traverse. Ils plaident pour une coopération future qui renforce « les quatre libertés, le marché interne, la dimension sociale – y compris une économie sociale de marché – et une zone euro forte et concurrentielle ». Néanmoins, au nom du respect des principes de subsidiarité et de proportionnalité, l’UE « ne fera que ce que les États membres ne sont pas en mesure de réaliser à titre individuel pour leurs citoyens », mais elle « devra agir avec fermeté dans des domaines où son intervention constitue une valeur ajoutée européenne incontestable ». Attaché à la méthode communautaire et favorable à des processus décisionnels plus « démocratiques et transparents », le Benelux n'exclut cependant pas l'hypothèse de parcours d’intégration différents. (Mathieu Bion avec Solenn Paulic)