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Bulletin Quotidien Europe N° 11658
Sommaire Publication complète Par article 21 / 21
SUPPLÉMENT HEBDOMADAIRE / Bibliothèque européenne

N° 1157

***    FRANS TIMMERMANS : Fraternité. Retisser nos liens. Editions Philippe Rey (7 rue Rougemont, F-75009 Paris. Tél. : (33-1) 40200358 – fax : 40200761 –  Courriel : contact@philippe-rey.fr –  Internet : http://www.philippe-rey.fr ). 2016, 94 p., 9 €. ISBN 978-2-84876-544-0.

Le petit livre d’un grand humaniste, ainsi peut être succinctement présenté cet ouvrage que l’on doit au premier vice-président de la Commission européenne. Sur les maux qui accablent les sociétés européennes – et la société européenne, en l’occurrence – depuis le début du millénaire, Frans Timmermans pose des mots apaisants, des mots emplis d’humanité qui invitent à prêter l’oreille aux plaintes et aux réflexes de peur de tous ceux que taraude ce moment de l’histoire où « toutes le plaies d’Egypte semblent s’être donné rendez-vous ». A ces personnes qui ont perdu leurs repères parce que, entre autres, le secteur financier vient de s’avérer « pétri de cupidité, de tromperie et de fraude », parce que l’évolution de l’économie mondiale entraîne également « de grands profits pour quelques-uns et une profonde insécurité pour le plus grand nombre », il explique que céder aux peurs préparerait le pire et qu’il n’y a, en réalité, « aucune raison de ne pas croire en un bel avenir » si les citoyens d’Europe acceptent de continuer à bâtir leur avenir sur la base de « l’interdépendance de tous les êtres humains ». Et comme leitmotiv, il rappelle que si Victor Hugo, en 1875, voyait dans la fraternité – entendez de nos jours la solidarité – « le devoir », il est bon de préciser aujourd’hui : « Un devoir qui, tant qu’il n’est pas accompli, fait que liberté et égalité restent lettre morte ».

Frans Timmermans parviendra-t-il de la sorte à convaincre beaucoup d’Européens à ne pas tourner le dos « aux valeurs qui nous sont chères à tous » ? Pas sûr car ce socialiste néerlandais, s’il veut qu’on entende les plaintes des citoyens désorientés, n’entend pas faire droit à leurs peurs égoïstes. Quand il leur demande de « voir le monde par les yeux d’autrui », ceux par exemple du réfugié, faute de quoi « on perd aussi un peu de soi-même », il n’est pas acquis que son message soit audible dans certains milieux. S’il observe qu’un regard plein de compassion et de respect est posé aujourd’hui sur les réfugiés ayant fui le nazisme, il rappelle aussi que dans les années trente, les Européens de l’époque se demandaient sans fin s’il était possible « de faire face à cet afflux de réfugiés, s’il n’y avait pas trop d’aventuriers parmi eux, si la morale sexuelle laxiste de ces jeunes Juifs ne menaçait pas la vertu de nos femmes et de nos filles, ou si l’accueil de réfugiés ne constituait pas une dangereuse provocation à l’égard du chancelier Hitler ». Des discussions sans fin du même type ont lieu aujourd’hui, à propos d’autres réfugiés, d’une autre confession. Ce qui demeure, c’est la tentation de « la peur comme instrument politique » car, aujourd’hui comme hier, « rien n’est plus tentant pour un politicien que de jouer sur cette peur et de l’instrumentaliser ». Appelle-t-il de la sorte un nouvel épisode de la rencontre entre le pot de terre et le pot de fer ? On pourrait le craindre, mais ce petit livre est conçu comme un éveilleur d’espoirs pour les franges de la société européenne qui se refusent encore à hurler avec les loups.

Il faut toutefois entendre « la peur de perdre quelque chose » qui travaille la société européenne – la classe moyenne en particulier – et, pour le monde politique, admettre que cette peur n’est plus « du tout injustifiée ». Il importe que les dirigeants politiques reprennent la main après que certains d’entre eux aient « réussi à plomber le débat sur les migrants et les réfugiés » en affirmant : « l’élite et les étrangers nous prennent notre dû ». Non, il faut dire et convaincre désormais « que les frontières entourées de murs, ça ne marche pas », mais aussi que « les êtres humains ne peuvent exister sans frontières ». L’auteur s’en explique et explique dans ce contexte pourquoi la politique à l’égard des réfugiés est « un test pour l’Europe ». Il défend à ce propos la proposition de la Commission visant à ce que les réfugiés soient accueillis « en fonction d’une clé de répartition équitable entre les Etats-membres » de l’Union, celle-ci ayant été torpillée du fait d’un « sérieux déficit de confiance mutuelle » alors même que « l’approche actuelle du problème coûte infiniment plus cher au contribuable que si cet argent était affecté à une action plus communautaire ».

De tels propos empreints de sagesse sont-ils audibles ? Le vice-président Frans Timmermans en tient beaucoup d’autres, n’épargnant rien ni personne. Ainsi, il invite la Commission à rompre définitivement avec son habitude « de souligner à tout propos les extraordinaires bienfaits de l’Union européenne », arguant à raison : « Ce genre de propagande ne marche pas et ne suscite qu’irritation ». Ce penseur libre ose aussi juger et clamer qu’il serait « tragique et profondément injuste de ne plus voir dans la foi qu’une source de dangers, d’intolérance, d’archaïsme et d’oppression », ce raisonnement valant aussi pour l’islam. Il convient donc, ajoute-t-il, de « s’accorder mutuellement, dans les limites définies par la loi, l’espace nécessaire à chacun pour vivre sa vérité », tant il est vrai que c’est, selon lui, « la seule recette agissant durablement pour que notre société européenne reste vivable ». Sera-t-il entendu ? Lui-même n’en est pas sûr, lui qui confesse penser pour « la première fois, dans mon expérience consciente de la coopération européenne, (…) que le projet pourrait réellement échouer ». Tant il est vrai que « l’écart temporel qui nous sépare de nos erreurs passées augmente, et avec lui le risque de répétition ». D’où ce petit livre, comme une bouteille jetée à la mer pour que « nous restions fidèles à des traités, base idéale pour continuer à nous bien traiter ». A méditer d’urgence, dans toutes les capitales d’Europe ! Michel Theys

 

***    LOÏC AZOULAI, SEGOLENE BARBOU DES PLACES, ETIENNE PATAUT (sous la dir. de) : Constructing the Person in EU Law. Rights, Roles, Identities. Hart Publishing (Kemp House, Chawley Park, Cumnor Hill, Oxford OX2 9PH, UK. Tél. : (44-1865) 598648 – fax: 727017 – Courriel : mail@hartpub.co.uk – Internet : http://www.hartpub.co.uk ). 2016, 328 p., 54,99 £. ISBN 978-1-78225-933-6.

Du fait de la tradition chrétienne qui s’y est développée, la « personne » occupe en Europe une place prépondérante, désignant – ainsi que le rappellent les coordinateurs de cet ouvrage dans leur introduction – « un individu porteur d’une signification morale et de protection juridique ». C’est si vrai que le préambule de la Charte des droits fondamentaux précise que « l’Union place la personne au cœur de son action » – ses versions allemande, néerlandaise, portugaise et suédoise parlant, elles, de « l’être humain » dans le même esprit. Il en découle, selon la Charte, que les individus vivant en Europe se voient investis de droits, de rôles et de responsabilités au sein de l’Union, celle-ci investissant en eux par le biais de ses politiques communes et de ses projets institutionnels. Ce sont les diverses formes de cet investissement qui se trouvent analysées au fil des pages et des quinze chapitres de cet ouvrage, œuvre d’autant de juristes de très haut vol. Ceux-ci invitent tour à tour à discerner le potentiel et les limites de l’individualisme juridique de l’Union, à observer la reconstruction de l’identité individuelle dans le droit communautaire, à percevoir la tension entre personne et intégration, le tout étant ponctué par une analyse de la relation entre identité individuelle, identité et statut dans la société. Il ressort notamment de cette balade dans les fondements du droit européen que le citoyen est, dans le cadre du marché intérieur, au moins aussi important que les Etats membres, s’apparentant même à un « agent auxiliaire de la Communauté » lorsque c’est en son nom que la Cour de justice ne laisse pas le champ libre aux intérêts d’un Etat membre. Dans le domaine social, il peut même aller, grâce aux droits dont il est porteur, jusqu’à revêtir une fonction constitutionnelle. Un livre passionnant ! (MT)

 

***    CONSTANTINOS YANNAKOPOULOS : L'impact de la législation européenne sur le contrôle judiciaire de la constitutionnalité des lois. Editions Sakkoulas (23 rue Ippokratous, GR-10679 Athènes. Tél. : (30-210) 3387500 – fax : 3390075 – Courriel : info@sakkoulas.gr – Internet : http://www.sakkoulas.gr ). 2015, 560 p., 48 €. ISBN 978-960-445-961-2.

Pour assurer la primauté du droit européen sur le droit national, l'ordre juridique de l'Union européenne a élaboré un système diffus pour l’examen de la compatibilité de la législation nationale avec le droit communautaire. Ce système affecte l'organisation, la définition et la fonction de contrôle judiciaire de la constitutionnalité des lois en droit national. Cette étude de Constantinos Yannakopoulos, professeur de droit à l’Université d'Athènes, cherche à systématiser cet effet, elle qui montre que la législation européenne a contribué de manière significative à la transformation de l'état constitutionnel national. Outre les ajustements qui sont imposés par ce canal à la législation nationale, l'application obligatoire immédiate du droit de l'Union fait que les autorités nationales et, en particulier, la juridiction nationale se trouvent contraintes de procéder à des adaptations volontaires du droit national qui renforcent les garanties de l'Etat de droit, même au-delà de la portée du droit de l'Union proprement dit. En même temps, la détermination des organes fonctionnels de l'Etat et de leurs responsabilités individuelles aux fins de la mise en œuvre effective des objectifs de l'Union bouleverse sérieusement le pouvoir réglementaire de la Constitution nationale et la cohérence de l'ordre juridique national. Cette étude porte spécifiquement sur les effets de la jurisprudence de la Cour européenne de justice sur le contrôle de la constitutionnalité des lois par les tribunaux grecs et, en particulier, par le Conseil d'Etat, lequel est le tribunal constitutionnel en Grèce. Les développements du droit comparé mettent en évidence l'effet dynamique multidimensionnel de la législation de l'Union dans le droit national des États membres, mais également le caractère exemplaire du système de contrôle des lois en Grèce. Comme le note le Pr. Yannakopoulos, les références qui sont faites aussi, pour contrôler la compatibilité des lois, à la Convention européenne des droits de l'homme mettent en évidence la grande complexité et le caractère multicouches de ce qu’il faut appeler le « droit constitutionnel européen ». Il faut noter que le livre est ponctué par une vaste bibliographie. (AKa)

 

***    GEORGIOS MAVROGORDATOS : La division ethnique. Editions Patakis (38 Panayi Tsaldari, GR-10437 Athènes. Tél. : (30-210) 3650000 – fax : 3811940 – Courriel : bookstore@patakis.gr – Internet : http://www.patakis.gr ). Collection « Sciences sociales et politiques ». 2016, 343 p., 15,50 €. ISBN 978-960-16-6498-9.

Depuis son indépendance en 1821, la Grèce se trouve en proie à des divisions incessantes, tant il est vrai que les Grecs ont toujours été divisés. Comme si quelque chose de présent dans leur ADN les y contraignait. Pro-anglais contre pro-français et pro-russes, partisans ou adversaires des nombreuses dictatures qui ont ravagé la Grèce pendant les deux siècles d’indépendance, extrémistes de droite contre gauchistes, nationalistes contre adeptes du mouvement populaire ayant fait le lit de la guerre civile de 1946 à 1949… : les Grecs n’ont jamais cessé de se déchirer. Même aujourd'hui, la polarisation subsiste car le gouvernement de Syriza a rappelé de vieilles haines et passions chez les Grecs, celles qui veulent que « ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous » ... Ce livre est le fruit de quarante années de recherche, de réflexion, d'écriture et d’enseignement consacrés à ce que l’on est en droit de qualifier de « schisme national ». Professeur d’histoire à l’Université Panteion d’Athènes, Georgios Mavrogordatos cherche à comprendre et à interpréter les causes de ce déchirement permanent. Après avoir présenté les principaux événements de 1909 jusqu'à 1922, l’auteur assimile le schisme national à un « schisme » quasi-religieux, avec une origine charismatique, qu’il s’agisse de la crise dans le processus d'intégration nationale, de la lutte de classes, de la bataille aussi qui a tourné carrément en guerre civile. On peut être en désaccord avec cette interprétation, concède-t-il, mais pas avec les faits sur lesquels l’histoire se fonde. Historien renommé et spécialiste de la formation sociale grecque, il montre dans ces pages combien cette histoire tourmentée produit des gloires comme des catastrophes, amène la prospérité comme la ruine. (AKa)

 

***    ANASTASIOS-IOANNIS METAXAS (sous la dir. de) : La science politique, enquête interdisciplinaire et transversale sur le fonctionnement de la politique. La psychologie politique : les pré-purifications et les déterminations du comportement politique (Vol. 3).  Editions Sideris (116 rue Solonos, GR-10681 Athènes. Tél. : (30-210) 3833434 – fax : 3832294 – Courriel : contact@isideris.gr). 2016, 479 p., 25 €. ISBN 978-960-08-0714-1.

Ce troisième tome d’une étude qui en compte dix, tous coordonnés par Anastasios Metaxas, professeur émérite des Universités d’Athènes et du Péloponnèse, voit vingt-quatre spécialistes du monde académique s’intéresser à la psychologie politique. Sur la base d’un contenu contractuel fixe, celle-ci est définie comme étant le secteur qui permet de diagnostiquer les différentes manières, souvent cachées, par lesquelles l'individu apprend à internaliser, de manière formelle et informelle, son rôle et ses attitudes politiques. Ce comportement « normal » est parfois plus ou moins ouvert, parfois plus ou moins fermé. Il est également modelé par le système de culture politique qui prévaut. (AKa)

 

***    PETROS MARKARIS : Offshore. Editions Gavrielidis (17 rue Aghias Eirinis, GR-10551 Athènes. Tél. : (30-210) 3228839 – fax : 8046914 – Courriel : info@gavrielidesbooks.gr).  2016, 304 p., 15,90 €. ISBN 978-960-576-524-8.

Après six ans et quatre romans de Petros Markaris, écrivain grec mondialement connu, la crise en Grèce prend fin. L'argent recommence à couler et les Grecs reviennent à leurs bonnes vieilles habitudes. Certains sceptiques se demandent toutefois d’où peut bien venir l'argent ? Une série de meurtres force l’inspecteur Haritos – le héros principal de Markaris – à chercher l'origine de l'argent qui arrive en Grèce, tant il est vrai que c’est la clé pour élucider les meurtres. Au fil des pages, Markaris dépeint une nouvelle fois la vie de la famille bourgeoise grecque, ses réactions face à la crise et les ressorts de sa survie psychologique. Aussi bien et peut-être mieux que beaucoup de livres « sérieux », ce roman dit la triste réalité que vivent les Grecs et entraîne son lecteur au cœur du problème constitué par l'argent noir, les détournements financiers et les turpitudes par lesquelles l'élite tente de s'imposer. Cet "Offshore" se lit d'un seul trait, même si les tueurs sont révélés dès les premières pages. C’est en réalité les raisons pour lesquelles ils font ce qu'ils font et ce qui se cache derrière leurs actions qui sont au cœur de cette quête qui est la quintessence du polar noir politique. (AKa)

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