C’est ce qu’on appelle la loi des séries. Et celle-ci, comme souvent celles offertes à la télévision, est de qualité douteuse. Insupportable même. Chaque nouvel épisode nourrit un peu plus la suspicion que le citoyen européen est en droit de ressentir par rapport à la Commission européenne, à l’Europe et, en définitive, à la politique. D’abord, il y a eu la découverte du pantouflage de l’ancien président Barroso – celui qui eut le tout premier à essuyer les plâtres de la crise financière née aux États-Unis dans la foulée des subprime – chez l’un des acteurs les plus controversés du monde bancaire, tout le monde sachant désormais en Europe le rôle joué par Goldman Sachs dans le travestissement des comptes qui a permis à la Grèce de compter parmi les membres de la zone euro. Avec, au final, les conséquences que l’on sait, les retraités et les malades grecs sans ressources en étant aujourd’hui les affreuses victimes. Ensuite, il y a eu – grâce à l’imminence d’une annonce de ces lanceurs d’alerte que certains aimeraient tellement réduire au silence… – l’aveu par l’ancienne vice-présidente Neelie Kroes qu’elle avait omis de déclarer, à son entrée à la Commission européenne en 2004, qu’elle possédait une société offshore aux Bahamas. Son moyen de défense ? Elle serait restée administratrice de cette société sans s’en apercevoir et n’aurait donc, selon ses avocats, enfreint le code de conduite des commissaires qu’à « son insu ». Cela vous fait penser à ce coureur cycliste français qui, pris la main dans le pot du dopage en plein Tour de France, argua qu’il avait consommé ces produits « à l’insu de son plein gré » ? Jusqu’à preuve du contraire, c’est faire preuve de très mauvais esprit, même si cette ancienne patronne de la DG Concurrence qui ne comprend pas le sort infligé par la Commission à Apple conseille désormais Uber et une (autre) banque américaine. De quoi, là aussi, instiller le doute. Enfin, cerise sur ce gâteau peu ragoutant, il y a l’annonce récente du passage de l’ancienne commissaire au Climat, la Danoise Connie Hedegaard, au sein du « Conseil international de la durabilité » mis en place par le groupe VW, celui-là même par lequel le scandale des moteurs diesel a éclaté. Ainsi donc, celle qui avait notamment pour mission la supervision des émissions de CO2 des automobiles s’en va – gratuitement, assure-t-elle ! – verdir un pollueur qui s’achète ainsi, à moindre frais, une caution, non pas une conscience. Malaise.
De tous temps, le monde politique et celui des affaires ont bâti des ponts entre eux qu’empruntaient, dans un sens ou dans un autre, certains dirigeants. L’eurodéputé socialiste français Emmanuel Maurel n’a donc pas vraiment tort de relever que « les liens consanguins entre l’élite politique de l’Union européenne et l’oligarchie, entre les intérêts privés et les mandataires de l’intérêt général européen étaient déjà bien connus » (Le Monde du 24 septembre), et ce depuis fort longtemps. Ce que la saga actuelle révèle, c’est que la retenue et la pudeur ne sont plus de mise dans le monde des dirigeants d’aujourd’hui, que ceux-ci soient européens ou nationaux ainsi que le montre la trajectoire qui a conduit l’ancien ministre espagnol des Finances et ex-patron du Fonds monétaire international, Rodrigo Rato, devant la justice de son pays pour prévarication.
Dans ces circonstances, il est très tentant de songer aux années 1930 et, par exemple, au scandale politico-financier qui, en France, coûta la vie à Alexandre Stavisky et, surtout, offrit la possibilité à l’extrême-droite – ainsi qu’à certaines forces de droite – de lancer avec succès des campagnes haineuses contre les élites et tout ce que le pays comptait d’étrangers, les juifs étant naturellement en tête de liste. Après tout, en Hongrie comme dans beaucoup d’autres pays de l’Union, le temps n’est-il pas aux remugles de cette nature, la seule différence étant que ce sont les musulmans qui sont l’objet de la vindicte populiste ? Ne convient-il pas dès lors de prêter l’oreille à François Mitterrand lorsqu’il écrivait en 1945 qu’il « serait sot de croire que le fascisme est né du hasard », le futur président de la République précisant aussitôt : « S’il faut chercher ses origines dans les complots des ennemis du peuple, il faut aussi reconnaître qu’en se pourrissant, nos institutions leur fournissaient des arguments » ? En cette époque où l’information se joue des frontières, les élites qui peuplent les institutions – européennes comme nationales ! – se doivent donc d’être plus que jamais irréprochables.
Heureusement, nous ne sommes plus dans les années 1930. La majorité de citoyens européens ayant la nationalité hongroise qui ont renvoyé le Premier ministre Viktor Orban à ses délires d’un autre temps sont le témoignage vivant d’un peuple européen qui prend corps, petit à petit. Les initiatives qui sont prises au sein des institutions et par les signataires d’une pétition afin que M. Barroso soit contraint de rendre des comptes sont l’avant-garde d’une société civile européenne qui demande l’équité, les « grands » ayant à être soumis aux mêmes devoirs que les « petits », fonctionnaires ou non. Notre confrère Jean-Pierre Stroobants estime que l’ex-Commission Barroso se révèle en définitive comme « le meilleur agent de propagande pour les détracteurs de l’Europe ». Il n’aura raison que si l’équipe Juncker persiste à se réfugier derrière le prétendu respect d’un code de conduite qui n’est que le cache-sexe corporatiste d’un manque d’éthique personnel. Michel Theys