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Bulletin Quotidien Europe N° 11614
REPÈRES /

Deux petites impertinences pour une rentrée qui soit pertinente…

L’Union européenne et ses citoyens ont vécu un mois d’août empreint de morosité, entaché de vague à l’âme même là où le soleil a refusé de céder aux injonctions à l’austérité, là où les cigales – par nature « méditerranéennes » – ont continué envers et contre tout à se faire entendre. Sur les îles grecques, la TVA est passée cet été de 16 à 24%, peu importe que le prix des marchandises y soit renchéri par le coût du transport maritime ; peu importe aussi que l’Etat y soit plus défaillant qu’ailleurs, beaucoup d’îles ne disposant pas d’un hôpital digne de ce nom ou manquant cruellement de médecins. En dépit de cela, les cigales ont continué à chanter, sans doute avec un peu moins d’entrain, leur sourire étant même un peu plus amer que d’ordinaire pour accueillir le touriste venu du « nord ». Celui-ci s’est-il rendu compte du malaise ambiant ? Sans doute pas, car la dignité se pare de masques. Non car, de toute manière, le privilégié du « nord » avait bien d’autres soucis à oublier : les attentats ayant endeuillé Paris, Bruxelles et Nice, les inconnues liées au ‘Brexit’, les incertitudes économiques liées à une croissance en berne n’étaient pas de nature à l’amener à s’apitoyer sur le sort des autres, ceux qui bénéficient au moins toute l’année du soleil et de la Méditerranée... Faut-il alors charger encore la barque avec d’autres informations déprimantes glanées au cours des dernières semaines ? Tentons l’expérience, en jouant de la corde de l’impertinence afin que, peut-être, la pertinence puisse être au rendez-vous en ces jours de rentrée.

Le « pantouflage » honteux. José Manuel Barroso a vécu un été noir. Le drame qu’a constitué la récente disparition de son épouse doit lui valoir, ainsi qu’à ses enfants, la sympathie attristée de tous ceux qui, à un titre ou à un autre, l’ont accompagné ou suivi pendant ses dix années de présidence de la Commission européenne. Toutefois, au-delà de ce drame personnel, son été pourri doit beaucoup aussi à sa décision, en juillet, de céder aux avances de la banque d’affaires américaine Goldman Sachs. En sa qualité de président non-exécutif, il lui appartiendra ainsi de tuyauter la banque, qui a aidé la Grèce à maquiller ses comptes pour pouvoir entrer dans l’euro, sur la meilleure manière pour elle de conserver le « passeport » qui donne accès à l’Europe de l’après-‘Brexit’. La sagesse populaire dit que les braconniers font les meilleurs gardes-chasse ; peut-être le prédécesseur de Jean-Claude Juncker espère-t-il prouver que l’inverse est vrai aussi… En tout état de cause, il est loisible de voir dans cette affectation un conflit d’intérêts pour le moins caricatural qui a valu à cet ancien trotskyste ce titre cinglant d’un éditorial du Monde : « José Manuel Barroso, l’anti-Européen », tant il est vrai qu’il incarne désormais « la pire image qui soit pour l’Europe : celle d’une relation incestueuse entre pouvoir politique et finance privée ». Il donne ainsi un peu plus raison encore à ceux qui nous voient revivre les années 30, celles des « tous pourris » en attendant le « sauveur »… Mais qu’on ne s’y trompe pas, Barroso n’est que le maillon d’un système, peut-être même le plus faible. Le système qui conduit aujourd’hui à cette avanie, c’est la décision unilatérale des chefs d’Etat ou de gouvernement de ne plus choisir le président de la Commission que parmi ceux qui sont ou ont été membres de leur cénacle. On a eu droit ainsi à Santer, Prodi et Barroso qui, étant nommés, sont devenus leurs obligés, car anciens complices. C’est ainsi que les Hallstein et Delors n’auraient plus voix au chapitre : même s’ils ont été les deux plus grands présidents de la Commission, ils auraient pour tare, aux yeux des membres du Conseil européen, de n’avoir pas été initiés dans cette coterie et, partant, de conserver leur liberté de penser. Dans ce contexte, comment faut-il comprendre les attaques qui visent le président Jean-Claude Juncker ? N’est-ce pas aussi – surtout ? – parce que la fonction qu’il occupe, il ne la doit pas au seul Conseil européen ? N’est-ce pas, peu ou prou, le choix des citoyens lors du dernier scrutin européen qui se trouve ainsi en ligne de mire de certains ? À n’en pas douter, affaire à suivre…

« Un pèlerinage à trois ». Ainsi le quotidien belge Le Soir a-t-il titré un article consacré à la visite, à l’invitation de Matteo Renzi, de la chancelière Merkel et du président Hollande sur l’île de Ventotene où Altiero Spinelli a sa tombe après y avoir été confiné par le régime fasciste italien au terme de seize années de détention. Est-ce un heureux présage pour trois dirigeants qui planchent sur l’avenir de l’Europe à la suite du Brexit ? Ce pourrait l’être puisque l’île a inspiré à Spinelli et à son complice Ernesto Rossi le Manifeste « pour une Europe libre et unie », l’un des textes fondateurs de la construction européenne. Ces trois dirigeants sont-ils toutefois prêts à prendre au pied de la lettre un texte qui incriminait sévèrement l’État national et plaidait pour l’avènement d’une Europe fédérale qui n’émane pas de lui ? On en doute, ce qui incite à penser que ce « pèlerinage » risque de n’avoir été qu’un nouvel éloge momentané, et sans suite, de la vertu nationale au vice fédéraliste. Qu’ils se souviennent toutefois de cet avertissement des mouvements fédéralistes italiens : s’ils ne sont pas à la hauteur du symbole qu’est Ventotene, « ils se rendront complices d’une nouvelle montée de populisme et d’euroscepticisme », sans doute fatale à l’idéal européen.     Michel Theys

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