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Bulletin Quotidien Europe N° 11594
REPÈRES / (ae) repÈres

Le temps est venu en Europe de ne plus se tromper d'utopie… (III)

Des langues, enfin, se délient. Elles restent minoritaires, peu audibles par rapport aux vociférations des nationalistes, requinqués un peu partout en Europe par la perspective d'un 'Brexit'. Les médias les écoutent, mais les entendent-ils, eux qui jugent sans doute plus savoureux, plus sexy, de pouvoir rapporter qu'un député de la majorité au pouvoir à Varsovie a demandé au président du Parlement que le drapeau européen soit retiré de l'hémicycle car « il symbolise l'occupation étrangère sur le territoire de la Pologne » ? Il est des médias qui, par facilité ou à dessein, prêtent volontiers l'oreille aux démagogues de tout poil et cultivent ainsi les instincts les moins nobles, les plus stupides aussi, de ceux qui les consultent, sans tirer la moindre leçon de la Bérézina majestueuse qu'a constitué le 'Brexit' pour ceux qui s'en étaient faits les champions…

Au lendemain du ressac britannique, ce sont toutefois ceux qui prétendent incarner le bon sens et la raison qui s'emploient à occuper le terrain, désormais jonché d'incertitudes. Ces « responsables » nationaux plaident, chacun à sa manière, pour un bricolage de l'existant à accomplir par des nez de Tartuffe. Ils donnent ainsi corps à ces hommes et ces femmes que Peter Drucker décrivait de la sorte en 1996: « Ils se contentent de chercher à résoudre les problèmes ponctuels, à gauche et à droite ; avec autant d'effet qu'un clystère sur une jambe de bois ». D'où l'invite de ce feu professeur de management de « changer radicalement la façon dont le gouvernement et les services publics sont organisés et financés ». Vingt ans plus tard, cet appel prend tout son sel dans le contexte de l'Union fragilisée. La majorité des « responsables » nationaux n'est toutefois pas prête à y prêter attention. Les médias, qui vivent dans l'ombre portée de leurs dirigeants nationaux et n'ont d'autre horizon que les ambitions du président ou du Premier ministre du cru, non plus, à l'instar de l'éditorialiste du quotidien français Le Monde qui a osé cette sentence implacable et définitive: « Ce n'est pas (…) en amputant encore davantage les souverainetés nationales au profit d'une Europe fédérale dont presque personne ne veut que des élites politiques autistes et discréditées répondront à la colère populaire » libérée au Royaume-Uni. Entendez: sous peine qu'elle ne le soit aussi ailleurs, par exemple chez soi.

En football, l'équipe de France a oublié que la meilleure défense, c'est l'attaque. Le monde politique de la plupart des pays de l'Union semble vouloir adopter une attitude similaire, sous le prétexte - fallacieux - que l'opinion publique ne veut pas aller plus loin dans l'intégration européenne. Ils interprètent donc de bonne grâce la partition des eurosceptiques et autres europhobes. Mais en ce temps de doutes existentiels, leur parole aussi se libère, permettant aux non-dits qui entravent depuis des décennies l'Europe se construisant, d'être dits enfin à visière découverte. Certains prêtent ainsi à la chancelière Merkel l'intention de placer la Commission et, plus encore, son président, Jean-Claude Juncker, sous le boisseau, les deux paraissant à son ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, trop enclins à lire politiquement les règles à appliquer à la lettre dans le cadre de l'Union économique et monétaire. Pour l'instant, cette rumeur n'est - heureusement ! - pas étayée. Ce qui l'a été par contre noir sur blanc dans Le Figaro, c'est la revendication de « responsables » français (et ils ne sont, en l'occurrence, vraiment que Français, leur européanité s'arrêtant aux frontières de l'Hexagone…) qui proposent à l'Europe, au nom de la raison, d'opérer un… « grand bond en arrière », pas moins grotesque que celui « en avant » qui avait été décrété par Mao. Que proposent ces augustes personnages ? D'en revenir enfin à une simple « Europe confédérale faite de l'entente et de la coopération entre les nations ». A cette fin, ils proposent de doter le Conseil européen de « services capables de préparer et exécuter ses décisions », sans plus avoir à passer par cette Commission qui n'a jamais cessé de déplaire aux gaullistes quand bien même les États l'ont désormais bel et bien réduite au rang de simple secrétariat. Mieux encore, ils proposent carrément de… renationaliser le Parlement européen, en en refaisant l'émanation des parlements nationaux qu'il était avant 1979 ! On en rirait si ce n'était à ce point affligeant…

Heureusement, ce dévoilement d'intentions nationales trop longtemps cachées, oeuvrant depuis trop longtemps de manière sournoise en vue de miner et entraver la construction européenne, libère désormais une autre parole, celle de personnages qu'insupporte désormais l'outrance mensongère des irréductibles servants de la souveraineté nationale intangible. L'économiste lyonnais Bernard Barthalay est ainsi l'une des voix qui vient de s'élever dans le Huffington Post pour accuser les signataires de cet appel à un changement d'Europe de ne pas vouloir l'affirmation d'un « peuple européen », leur but étant seulement de « maintenir en place les oligarchies nationales dont ils sont les obligés ou les faire-valoir ». L'attaque est rude, frontale. Excessive ? Peut-être. C'est sans doute ce que rétorqueront les personnages visés, ainsi que tous ceux qui s'activent dans les couloirs des pouvoirs nationaux. Après tout, qui est Barthalay ? Un simple professeur d'économie qui a, en outre, la faiblesse d'afficher des penchants fédéralistes. Inaudible pour un chef d'Etat et de gouvernement digne de ce nom. Mais Barthalay n'est pas seul à lever haut l'étendard de la révolte. L'ancien député européen Jean-Louis Bourlanges, qui enseigne aujourd'hui à Sciences Po, dénonce lui aussi, dans Telos, « les princes eurosceptiques qui nous gouvernent depuis vingt ans », tous coupables de s'être « ingéniés à court-circuiter le système communautaire » en redonnant vie au Congrès de Vienne sous la forme du Conseil européen. D'où cette condamnation abrupte: « Ce système primitif de réunion des dirigeants nationaux qui, dans sa forme la plus achevée, prend ses fausses décisions à l'unanimité, en dehors de toute préparation collective en amont, de toute association parlementaire en parallèle et de tout vrai contrôle juridictionnel en aval est l'absolue négation de celui que l'Union a reçu de ses fondateurs, un système qui combine le pouvoir d'initiative d'une institution commune, la Commission, la prise de décision des États à la majorité qualifiée, l'association pleine et entière d'une instance parlementaire élue au suffrage universel et le contrôle d'une juridiction impartiale et respectée. »

Alors qu'il faut désormais redonner des couleurs au projet européen pour qu'il puisse retrouver le consentement des citoyens, peut-on réellement miser sur le Conseil européen pour y parvenir, alors qu'il est le principal coupable de sa dégénérescence ? Cette instance que le philosophe allemand Jürgen Habermas a accusée d'être responsable d'un « évidement du processus démocratique » en ayant consacré sur le plan budgétaire, au détour de la crise grecque, une « auto-habilitation des exécutifs dans une proportion jusqu'ici inconnue », ce que tout journaliste traduira par 'coup d'État des exécutifs', est-elle réellement habilitée à parler au nom de l'Europe ? De ses Vingt-Sept États et des partis nationaux au pouvoir, sans aucun doute ! Mais les citoyens européens s'expriment-ils réellement, de manière univoque, par la voix de leur président ou de leur Premier ministre ? En d'autres mots, peuvent-ils encore avoir raisonnablement confiance, sur le plan européen, en des « appareils politico-administratif nationaux » qui, dixit la députée européenne Sylvie Goulard, « ont passé les dernières années à poser des verrous au nom d'intérêts dits nationaux qui, parfois, sont surtout les leurs » ?

Non, la gageure à relever aujourd'hui, pour qui souhaite vraiment réconcilier les citoyens européens avec la belle aventure qu'est la construction européenne, est de trouver des voies nouvelles afin que ce citoyen à la parole confisquée puisse s'exprimer. Comme l'estime à raison l'ancien député européen Philippe Herzog, « le sursaut pour un nouveau départ ne peut pas être seulement l'affaire d'élites éclairées comme jadis » car « il doit motiver nos populations beaucoup plus en profondeur ». Sympathique est, dans cet esprit, l'initiative qui a été lancée par la commune finlandaise de Joensuu, située à la frontière russe, d'inviter toutes les municipalités d'Europe à faire battre le drapeau européen devant toutes les maisons communales le jeudi 28 juillet, afin de montrer, selon les propos du maire local, que « nous, Européens, ne sommes pas parfaits, mais que, ensemble, nous pouvons travailler à un avenir meilleur pour nous et les générations à venir ». Dans le même ordre d'idée, avançons une idée plus radicale, forgée à la lumière du désarroi ressenti par l'immense majorité des jeunes Britanniques lorsque le fléau de la balance référendaire a penché du côté que l'on sait. Sachant qu'il nous faut aujourd'hui imaginer l'Europe qui sera celle de la jeune génération, pourquoi ne pas demander à celle-ci quelle Europe elle aimerait habiter demain ? Pourquoi ne pas convoquer une Convention européenne où les États et les peuples européens seraient représentés par des jeunes de, par exemple, moins de trente ans ? Des jeunes qui pourraient avoir des sympathies politiques, voire partisanes, mais qui ne seraient pas les prisonniers des partis politiques nationaux car ils auraient été choisis et mandatés par les Universités ou les hautes écoles, voire les classes terminales. Des jeunes qui devraient émaner de toutes les franges de la société européenne en devenir, du monde rural comme des mégapoles, du monde associatif comme des milieux d'affaires ou des syndicats. Des jeunes auxquels pourraient se joindre, tout naturellement, ceux du Royaume-Uni qui pourraient sans doute, en racontant l'effroi qui a été le leur, inciter les Conventionnels à ne pas trop s'égarer sur les chemins fangeux du souverainisme étroit…

Quelle serait la Constitution ou le Traité fondamental qui pourrait résulter d'une telle Convention ? Impossible de le prévoir avec précision. La seule certitude, c'est que la surprise que provoquera sa découverte sera sans nul doute bien moins affligeante que celle du 'Brexit'. Sauf, peut-être, pour les « responsables » nationaux qui, pour certains d'entre eux, ne manqueront pas d'y voir la trahison d'un peuple européen prétendument inexistant. Il ne restera plus alors qu'à inviter les États membres, le Royaume-Uni et les pays désireux de participer à la nouvelle aventure politique, à l'avaliser par les voies démocratiques propres à chacun. Sachez toutefois que les Conventionnels auront cette fois prévu que la Constitution ne nécessitera pas un « feu vert » unanime pour pouvoir entrer en vigueur, tant il est vrai que la dictature de l'unanimité, donc du veto, n'aura plus sa place dans une Europe devenue enfin celle des citoyens !

Michel Theys

(prochain Repères vendredi 2 septembre)

 

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