Bruxelles, 08/05/2013 (Agence Europe) - La fondation Carnegie Europe a organisé, les 7 et 8 mai à Bruxelles, sous l'égide de la commission des affaires étrangères du Parlement européen, deux journées d'information sur les politiques prônées par les mouvements « islamistes » dans les pays du voisinage sud de l'UE: « Understanding Political Islam ». De fait, la parole a été largement donnée aux représentants de ces mouvements nouveaux dans le paysage politique euro-méditerranéen, du moins ceux aux manettes du pouvoir en Égypte, en Tunisie et au Maroc. Ils étaient pratiquement les seuls invités à cette rencontre parmi les représentants de pays de la rive sud dont plusieurs ministres. L'heure est celle des premiers bilans largement évoqués au cours de cette rencontre de deux jours aussi bien sous l'angle politique qu'économique et social.
Partout dans la région, l'UE est face au constat d'une montée de « l'islamisme », a souligné Elkmar Brok, président de la commission parlementaire. Le tableau est « complexe » et il faut donc, a-t-il dit, se garder « d'être simpliste ». L'UE qui a « commis des erreurs en soutenant trop longtemps au nom de la stabilité » des gouvernements aujourd'hui honnis de Moubarak, Ben Ali et Kadhafi doit en « tirer la leçon » et se demander si tous les partis sur la scène actuellement iront vers la démocratie et la stabilité. Pour M. Brok, « la question se pose: sommes-nous sur une bonne voie ? Rien n'est acquis et les transitions ne sont pas achevées ». Ces partis islamistes seront « jugés par leurs peuples » au vu de leurs résultats et de la sincérité de leur engagement à respecter l'état de droit et les libertés ainsi que les droits des minorités religieuses. « Une élection (gagnée) ne suffit pas », a affirmé M. Brok pour qui s'assurer seulement de « la technique de la démocratie n'est pas la démocratie », affichant son rejet du « pessimisme ».
Contribuant au débat, Pierre Vimont, secrétaire général exécutif de la diplomatie européenne (SEAE) a lui aussi signalé la complexité de la situation qui invite d'abord à « comprendre ce que signifient les politiques de transition ». Il estime lui aussi le tableau compliqué. « Qu'est-ce que l'islam politique ? Il y a besoin d'explication », mais « pas d'arrogance, ne pas donner des leçons, parler de notre expérience » et « donner droit au débat », a soutenu M. Vimont. En l'état, l'Europe a face à ses yeux de l'incertitude et de l'instabilité, a-t-il dit en substance en se demandant si la situation n'est pas aussi l'effet de facteurs extérieurs, qui affectent aussi l'Europe dans un contexte de crise financière et de mise en question des règles démocratiques. L'UE n'aurait, ajoute M. Vimont, d'autre choix que de s'inscrire dans les changements en Méditerranée, « même si elle a parfois des doutes ».
« Qu'avons-nous mal ou bien fait ? » s'est demandé à son tour José Ignacio Salafranca, eurodéputé (PPE, Espagne). Il conclut sa présentation de la situation en affirmant les vertus du dialogue. Il appelle à « résister et non rejeter ».
Dans l'ensemble, les interlocuteurs « islamistes » ont presque tous mis en question l'attitude de l'UE, sans rien concéder dans le constat de la difficulté de dialoguer jusqu'à présent: « On ne peut réduire (le tableau) à des clichés », a affirmé Elhabib Choubani, ministre marocain, pour qui la région ne vit que « le retour à une situation normale de récupération du bien public ». Abdel Mawgoud Dardery, parlementaire égyptien, s'est félicité de ce « début de dialogue entre l'UE et les 'islamistes' ». Il a appelé à « passer outre les mentalités à l'origine des croisades et du colonialisme » et à « vaincre le complexe d'infériorité arabe ». « Nous demandons à l'Europe son aide pour mettre en place les nouvelles structures de nos pays, pas la charité ». Le ministre tunisien, de la même obédience, a lui pointé du doigt la faiblesse de cette aide, du moins les promesses non tenues: rien de ce qui a été promis à Deauville (8 à 10 milliards de dollars US) n'a été déboursé, a-t-il affirmé. Said Ferjani, également Tunisien, a lui affirmé que « tout va dans le bon sens » et les nouveaux gouvernements sont simplement en quête d'un « équilibre spécifique aux musulmans », mais rencontrent dans cette voie des « magistrats corrompus ». Veronique de Keyser, (S&D, Belgique) s'est insurgée contre cette vision: « Vous parlez des juges qui doivent être corrigés, mais qui est apte à les juger ? » Un représentant des « frères musulmans » égyptiens, Gehad Al-Haddad, a lui mis en cause les médias qu'il juge dans leur majorité « non crédibles » (seuls « 15% de leurs écrits sont la vérité ») appelant les eurodéputés à ne plus les croire et à s'adresser directement à leurs interlocuteurs « islamistes ». Il a affirmé son désir de « parler franchement » démentant toutes les appréhensions que suscite leur idéologie longtemps « diabolisée », affirmant par ailleurs qu'il est « normal que le judiciaire soit conforme à la Sharia'a », concluant: « Les Occidentaux ne veulent pas le comprendre ». Un représentant du parti Nour (salafiste, légal en Égypte), M. Marzouk, a critiqué l'UE pour l'interdiction du voile et des minarets dans certains pays du continent. Dans une autre intervention, le Tunisien Ben Salem, ministre de l'Agriculture, s'est moqué de ceux qui après avoir parlé de « printemps arabe » évoquent un « hiver islamiste ». « L'hiver est bon pour nous, il nous apporte une pluie bénéfique pour notre agriculture ». Les débats l'après-midi, axés sur l'économique, ont apporté une seule clarification qui vaille la citation: « Il n'y a pas de modèle économique 'islamiste' », tout au plus un mode de gestion différent, ont-ils dit à l'unisson ne reconnaissant que l'existence d'une « finance islamique » (FB)