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Bulletin Quotidien Europe N° 10605
Sommaire Publication complète Par article 35 / 35
SUPPLÉMENT HEBDOMADAIRE / Bibliothèque européenne

N° 956

*** TZVETAN TODOROV: Les ennemis intimes de la démocratie. Robert Laffont / Versilio (24 av. Marceau, F-75381 Paris cedex 8. Tél.: (33-1) 53671400. Internet: http://www.laffont.fr ). 2012, 259 p., 20,30 €. ISBN 978-2-221-12952-4.

« La démocratie se caractérise aussi par la manière dont le pouvoir est exercé. Le maître mot ici est pluralisme. (…) Les dangers inhérents à l'idée démocratique elle-même proviennent de ce que l'on isole et favorise exclusivement l'un de ses ingrédients »… Pour l'historien et philosophe Tzvetan Todorov, les grands principes de la démocratie sont le pouvoir du peuple, la foi dans le progrès, les libertés individuelles, l'économie de marché, les droits naturels, la sacralisation de l'humain… A ses yeux, « le premier adversaire de la démocratie est la simplification qui réduit le pluriel à l'unique et ouvre ainsi la voie à la démesure ». Dans cet ouvrage, il s'emploie à montrer que les grands dangers qui menacent aujourd'hui la démocratie ne proviennent pas de ses rivaux que sont le fascisme, le communisme ou le terrorisme, mais bien de ses ennemis intimes, ceux qu'elle sécrète en elle-même et qui rongent ses organes tels des tumeurs cancéreuses. En clair, la démocratie n'est pas exempte des toxines si actives dans d'autres régimes politiques et qui, animées par un esprit messianique, alimentent plusieurs « ismes » négatifs. Or, précisément, cet esprit messianique gangrène à nouveau les sociétés contemporaines et se laisse voir dans les débats qui envahissent les médias à propos de l'Afghanistan, de l'Irak, de la Libye, de la montée en puissance des populismes, des effets des divers néolibéralismes, du multiculturalisme… Pour en montrer les dangers et les expressions contemporaines, le penseur en appelle à l'histoire et plus particulièrement à la résurgence récurrente de la discussion entamée par Pélage et Saint-Augustin aux IVème et Vème siècles qui tournait autour du pêché originel.

Intéressante est la manière dont l'auteur rapproche communisme et néolibéralisme. Ayant vécu sa jeunesse en Bulgarie, il estime que leur parenté secrète explique pourquoi une nouvelle idéologie s'est imposée avec une facilité impressionnante en Europe de l'Est au lendemain de la chute du Mur et du rideau de fer: « L'ultralibéralisme n'est pas seulement un ennemi du totalitarisme ; il en est aussi, au moins par certains de ses aspects, un frère: une image inversée - et pourtant symétrique. Son projet nous fait passer d'un extrême à l'autre, du tout état totalitaire au tout individu ultralibéral, d'un régime liberticide à un autre, sociocide, si l'on peut dire. (…) Le volontarisme, qui leur est commun, est avant tout individuel dans un cas, collectif dans l'autre ».

Todorov explique vouloir aider à mieux comprendre le temps et l'espace qui sont les nôtres. Il bataille contre une déshumanisation qu'il entrevoit se glisser dans nos habitats. Ceci alimente notamment des pages critiques sur la démagogie et le rôle qu'y jouent les médias contemporains. Pour l'auteur, les patrons de presse ne cherchent plus à persuader mais à manipuler. En fin de compte, l'argent a le pouvoir, et non pas le peuple démocrate. D'autres pages poignantes sont consacrées à ce qu'il désigne comme étant le « Toyotisme » et à un commentaire acerbe de la pratique de la gouvernance qu'il présente comme une technique de normalisation des comportements: non des règles fixes, mais un conditionnement qui doit produire les résultats attendus. Dans une autre période troublée, celle des années 30 du siècle dernier, le Suisse Denis de Rougemont pouvait écrire: « Toute renaissance paraît prendre son élan dans la constatation d'un mal actuel, mais ce mal n'a pu être révélé que par la connaissance d'un bien nouveau, d'un bien qui, lui, ne pose pas de problèmes, mais qui donne des ordres, et la force, et la joie de l'accomplir. Les critiques perspicaces et pessimistes de notre état social et culturel en plein déclin n'aboutissent qu'à précipiter le cours du mal. Ils semblent n'avoir d'autre rôle que d'attiser notre mauvaise conscience ». Todorov est-il de ceux-là ? On regrettera, en tout cas, qu'il ne soit pas plus précis sur la refondation qu'il appelle de ses vœux, restant essentiellement dans l'analyse de ce qui ne va pas. Toutefois, comment ne pas saluer sa profession de foi dans les capacités de résistance des pays européens et dans les chances de la « tortue Europe » de remporter la course qu'elle mène avec les nouveaux lièvres étatiques…

Lieven Taillie

*** JOHAN VAN MERRIËNBOER: Mansholt. A biography. Presses Interuniversitaires Européennes / Peter Lang (1 av. Maurice, B-1050 Bruxelles. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). Collection "Memories of an Evolving Europe / Mémoires de l'Europe en devenir », n° 2. 2011, 642 p., 40 €. ISBN 978-90-5201-757-0.

À la fois historien et juriste, Johan van Merriënboer offre, avec ce volumineux ouvrage, une biographie politique - qui a pris la forme d'une thèse de doctorat - de l'un des personnages politiques néerlandais les plus emblématiques du siècle dernier. Déjà auteur de biographies des Premiers ministres néerlandais De Jong et Van Agt, il y retrace la vie de bout en bout passionnante de celui qui restera à jamais le « père » de la Politique agricole commune, quel que soit le sort que les princes nationaux qui dirigent l'Europe de nos jours réservent à l'Europe verte. Décédé en 1995 à l'âge de 86 ans, Sicco Leendert Mansholt n'a toutefois pas été « que » le concepteur de la Politique agricole commune. Lorsqu'il devient le commissaire chargé de l'Agriculture dans la Commission présidée par l'Allemand Hallstein en 1958, ce fermier socialiste (ce qui est « une combinaison inhabituelle », note son biographe) a déjà été le ministre de l'Agriculture, de la Pêche et de la Distribution alimentaire de six gouvernements successifs recensés entre juin 1945 et décembre 1957. Et encore ne s'agit-il là que de sa vie politique. Auparavant, le jeune Mansholt a voulu, en 1934, devenir planteur de thé dans les Indes néerlandaise, projet qu'il abandonne deux ans plus tard, « déçu par le capitalisme colonial ». Cela n'empêchera pas ce résistant émérite lors de la Seconde Guerre mondiale d'avoir eu à assumer en tant que ministre, à la fin des années 40, sa part de la « responsabilité collective pour la guerre coloniale répressive menée par son pays contre l'Indonésie ». Et à l'automne de sa vie, ce fervent partisan de la planification socialiste se muera en partisan inconditionnel de la protection de l'environnement et même en « prophète de la croissance zéro ». Par cette biographie, c'est donc à la découverte d'un homme fait de chair et d'os, de convictions et de doutes, d'une vie faite de constantes et de bifurcations que convie Johan van Merriënboer. Quels étaient les idéaux, les ambitions et les rêves de Mansholt ? D'où venaient-ils ? Quel était son style politique ? D'où venait son charisme ? Comment interagissait-il avec sa famille et ses amis, ses collègues, ses alliés et opposants politiques ? Autant de questions qui servent de fil conducteur à cette très belle biographie, fondée sur des sources de première main, notamment les archives personnelles de celui qui fut le président de la Commission européenne de mars à décembre 1972, ainsi que celles de son secrétaire privé à Bruxelles, Alfred Mozer. Le tout compose un ouvrage qui devrait représenter une source d'inspiration pour la génération aujourd'hui aux commandes de l'Europe et pour les jeunes à qui le nom « Mansholt » ne dit sans doute plus rien. Au fil de ces pages se dessine aussi, à travers le portrait de ce grand européen des Pays-Bas, une Union européenne « à visage humain » de nature à parler au cœur et à l'intelligence des citoyens européens.

(MT)

*** STAN DE JONG, KOEN VOSKUIL: Neelie Kroes. Hoe een Rotterdams meisje de machtigste vrouw van Europa werd. Nieuw Amsterdam Uitgevers (16 Jan Luijkenstraat, Postbus 15511, 1001 NA Amsterdam. Tél.: (31-20) 5706100 - Courriel: info@nieuwamsterdam.nl - Internet: http://www.nieuwamsterdam.nl ). 2011, 416 p., 19,95 €. ISBN 978-90-468-1094-1.

Marquer. Fin des bavardages, de l'action avant tout ! Ruud Lubbers, ancien Premier ministre néerlandais, est l'un des multiples témoins interviewés pour cette biographie qui brosse le portrait de cette « dame de fer » des Pays-Bas, au pragmatisme redoutable et pour le moins entreprenant. Connue aussi sous le sobriquet de « Téflon Neelie » pour la manière dont elle a réussi à se sortir de situations douteuses dont le livre rend compte en long et en large, la vice-présidente de la Commission européenne y apparaît comme ne manquant pas de qualités de théâtre quand cela sert sa carrière. Impressionnante. Première femme élue dans les instances dirigeantes de la prestigieuse Chambre de commerce de Rotterdam, plus jeune femme élue députée, plusieurs fois secrétaire d'État et ministre, première femme présidente d'une société cotée en bourse, riche d'une belle collection de postes de commissaire d'entreprise et d'autres fonctions et prix de prestige, première Néerlandaise à accéder au poste de commissaire européen, Neelie Kroes peut exhiber un CV hors du commun. Les commentaires émis par ses partisans comme par ses détracteurs concordent: elle est dure comme fer, une qualité ou un défaut, selon les cas, qu'elle a vraisemblablement hérité de son père, self-made entrepreneur international dans les transports lourds, issu de la petite bourgeoisie. Posant les entrepreneurs comme des héros, n'hésitant pas à vanter les mérites des Hollandais qui travaillent dur pour gagner leur pain, les auteurs du livre la perçoivent comme le chef de file d'un mouvement qui a rendu possible un Pim Fortuyn, une Rita Verdonk, un Geert Wilders… Ils la dépeignent en « fille de Rotterdam » aux antipodes des beaux parleurs d'Amsterdam et de La Haye. De quoi justifier d'ores et déjà une biographie de 400 pages ? Oui car elle offre, par la richesse des détails qu'elle contient, des portraits d'acteurs politiques, de fonctionnaires, d'industriels et d'hommes d'affaires qu'elle présente, une vue des coulisses des mondes de la politique et des affaires aux Pays-Bas. Et, aussi, de ce qui se trame dans les coulisses de l'Union européenne. Les auteurs y brossent le portrait d'une génération de personnages politiques qui a tenu ou tient encore les rênes du pouvoir dans nos pays, pointant la façon dont ils ont pris coutume de brasser des affaires, de jouer dans les médias et de « réseauter » dans le monde globalisé. Dès l'Université, Neelie Kroes y avait pu goûter comme présidente du club des étudiantes, ses collègues masculins de l'époque ayant pour nom Ruud Lubbers, Onno Ruding, Jan Pronk, tous devenus plus tard eux aussi de grosses pointures politiques. La description de sa vie de jet-set avec son deuxième mari, le maire de Rotterdam Bram Peper, ainsi que le sérieux des dossiers transport contribuent aussi à faire de cette biographie un livre qui mérite l'attention au-delà des frontières linguistiques…

(LT)

*** BERNARD LUDWIG, ANDREAS LINSENMANN (sous la dir. de): Frontières et réconciliation / Grenzen und Aussöhnung. L'Allemagne et ses voisins depuis 1945 / Deutschland und seine Nachbarn seit 1945. Presses Interuniversitaires Européennes / Peter Lang (voir coordonnées supra). Collection "L'Allemagne dans les relations internationales / Deutschland in den internationalen Beziehungen", n° 1. 2011, 275 p., 29,50 €. ISBN 978-90-5201-719-8.

Aboutissement d'un atelier de jeunes chercheurs organisé à Paris en 2010 par les Universités Paris 1 Panthéon-Sorbonne et Johannes Gutenberg de Mainz, cet ouvrage propose, grâce à quelques études de cas, des perspectives susceptibles d'éclairer de façon pluridisciplinaire, de l'histoire à l'anthropologie en passant par la linguistique, quels rôles les frontières et les espaces frontaliers ont joués et jouent encore dans le processus de réconciliation de l'Allemagne avec ses voisins depuis 1945. En l'occurrence, expliquent les coordinateurs du livre, il s'agit de recherches à la fois comparatives et croisées sur la façon dont les couples anciennement ennemis ont géré ou gèrent une « trace de guerre » spécifique - la frontière - ou, de manière plus générale, la mémoire du passé dans un espace donné - l'espace frontalier. Les auteurs parlent notamment de situations aux frontières entre l'Allemagne et la Pologne, la République tchèque, les Pays-Bas, la Belgique, la France à partir de l'Alsace, le Danemark et même l'Autriche. Plusieurs d'entre eux discernent la création ou la réémergence de véritables régions transnationales, à l'instar de l'Alsace qui en est redevenue une, tandis que d'autres régions où les questions des minorités ont été réglées et où se sont constituées des identités particulières, le sont devenues, ce qui est le cas dans l'est de la Belgique et au sud du Danemark. Par conséquent, observent Bernard Ludwig et Andreas Linsenmann, « dès lors que les mémoires nationales le permettent, l'échelle nationale paraît (…) bien adaptée pour sortir des impasses des schémas de l'histoire nationale ».

(MT)

*** Fedechoses… pour le fédéralisme. Presse fédéraliste (Maison de l'Europe et des Européens, 13 rue de l'Arbre sec, F-69001 Lyon. Internet: http://www.pressefederaliste.eu ). Mars 2012, n° 155, 36 p., 8 €. Abonnement annuel: 30 €.

Une partie de l'éditorial de ce numéro est consacrée à la « triste (et trop souvent nauséabonde, en ce qui concerne en particulier le Président sortant) campagne électorale » française, le mot d'ordre étant on ne peut plus clair: « (…) pour notre part et en tant que citoyens, nous ne saurions voter pour un candidat qui, au-delà de postures et de haussements de menton détestables dans une incessante quête des voix de l'extrême droite, a sans cesse promu le principe de l'intergouvernementalisme dans le cadre de l'Union européenne… tout en se parant, sans crainte du ridicule, des plumes du fédéralisme » ! A noter également un riche dossier sur le thème mondialisation, altermondialisation, démondialisation.

(MT)

*** Causeur. Causeur.fr (10 rue Michel-Chasles, F-75012 Paris. Tél.: (33-1) 53677082 - Courriel: causeur2@causeur.fr - Internet: http://www.causeur.fr ). Mars 2012, n° 45, 64 p., 6,50 €. Abonnement: 55 € (numérique: 34,90 €).

Tout naturellement, ce numéro comporte un dossier très complet consacré à l'élection présidentielle. Elisabeth Lévy y explique notamment que Nicolas Sarkozy, victime d'un consensus médiatique contre sa personne, « tire des bords entre populisme et politiquement correct », son engagement « d'aller à la crise avec Bruxelles » si les partenaires de la France refusaient de réviser les accords de Schengen en étant l'illustration. Pourtant, observe la rédactrice en chef, les deux camps sont « d'accord sur l'essentiel, c'est-à-dire le cadre européen », tant il est vrai que les « deux duettistes n'ont pas d'autre politique à proposer pour sortir de la crise que le sauvetage de l'euro assorti d'une longue cure d'austérité ».A noter également deux articles très intéressants consacrés à la crise grecque, Gil Mihaely invitant notamment à « sortir de la mythologie » et à se poser la seule question qui vaille, à savoir: « Quel filet de sécurité doit-on assurer aux Grecs ? », tant il est vrai qu'il est « tout simplement inimaginable que des millions d'Européens en soient réduits à ne pas manger à leur faim, à ne pas être soignés »…

(MT)

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