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Bulletin Quotidien Europe N° 10599
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Le monde de la finance poursuit son œuvre de démolition - changer le statut de la BCE ? - L'euro est-il surévalué ?

Le coup de théâtre de M. Sarkozy. Deux interprétations sont possibles du coup de théâtre par lequel Nicolas Sarkozy a demandé de réviser les compétences et le fonctionnement de la Banque centrale européenne (BCE), en estimant en particulier qu'elle devrait soutenir directement la relance économique de l'UE. Première interprétation, le président français soutient effectivement la thèse selon laquelle la BCE aurait notamment la faculté d'acheter des bons du Trésor des États membres en difficulté. Deuxième interprétation, ce serait une démarche électorale n'ayant aucune chance d'être retenue au niveau européen. Dans le premier cas, on serait face à une rupture du moins partielle de l'alliance entre M. Sarkozy et Mme Merkel, car il était entendu, depuis novembre dernier, qu'ils n'auraient jamais pris position sur la politique de la BCE, en la laissant maîtresse de ses initiatives. Dans le second cas, M. Sarkozy pourrait faire valoir, le moment venu, que sa position n'avait pas été retenue au niveau communautaire et il n'insisterait pas.

Un échec de la BCE. Au-delà des positions politiques individuelles, il faut constater que, sur le plan européen, le monde de la finance a en pratique fait échouer les intentions et l'action de la BCE visant à apaiser la crise de l'euro. En décembre et février derniers, la BCE avait inondé les banques de liquidités monétaires: 1.000 milliards d'euros à des conditions exceptionnelles. L'intention était de repousser ainsi la spéculation. Cet objectif n'a pas été atteint ; après une accalmie des taux d'intérêt appliqués aux bons du trésor émis par les États membres en difficulté, ces taux ont recommencé à augmenter.

C'est ici que se situe la prise de position de M. Sarkozy, qui en substance a déclaré: « Si la BCE ne soutient pas la croissance, nous n'aurons pas assez de croissance ». Et il a ajouté: « Il n'y a pas de sujets tabous, il ne doit pas y avoir de débats interdits ». En outre, élément qui a été en général négligé dans le compte-rendu et les commentaires à son discours, M. Sarkozy a affirmé que l'euro est surévalué, en soulignant que la question du taux de change n'est pas une compétence exclusive de la BCE mais un « domaine de coopération » entre le Conseil européen (donc, les chefs d'État ou de gouvernement) et la BCE.

Un élément significatif de ce dossier est que les positions des deux candidats principaux (en pratique exclusifs) à la présidence en France coïncident sur ces points: François Hollande a dit qu'il était bien temps que Nicolas Sarkozy « arrive à la lucidité » sur des questions qu'il avait oublié pendant cinq ans. L'aspect polémique mis à part, les milieux proches de M. Sarkozy ont indiqué qu'il utilise, en tant que candidat, la liberté qu'il n'a pas en tant que président.

Inadmissible et délétère. Je n'aurais pas insisté sur la situation dans un État membre en particulier, si elle n'annonçait pas des évolutions de caractère européen et ne confirmait pas de manière éclatante que le comportement du monde de la finance continue à être inadmissible et délétère.

Certes, l'UE est en train de se doter d'une vaste et assez complète panoplie de règles et de disciplines, dont notre bulletin rend compte et dont cette rubrique souligne la signification et l'importance. Mais il apparaît évident qu'en attendant que les disciplines européennes et internationales soient complétées et appliquées, la finance spéculative continue à avoir des pouvoirs et des possibilités d'action qui entravent le fonctionnement des économies européennes et mondiales. L'indifférence du monde de la spéculation financière par rapport à l'intérêt général est hallucinant: il n'a comme objectif que ses gains immédiats, quelles que soient les répercussions sur l'économie en général et sur la situation de populations entières. Les protagonistes eux-mêmes de ce monde en reconnaissent le caractère désastreusement égoïste… lorsqu'ils le quittent. Ils manifestent alors, parfois, un certain remords, qui s'exprime en initiatives en faveur des différentes catégories de leurs victimes et dans la création de fondations et organismes analogues.

La City de Londres contre l'Europe. L'attitude de la City de Londres continue à être incompatible avec les efforts communautaires. La Grande-Bretagne, on le sait, avait refusé de participer à la révision des traités communautaires, car elle réclamait en échange un droit de veto sur toute la législation financière européenne ; et la City continue à agir en sens opposé aux efforts de discipline (même si le gouvernement britannique accepte certaines règles), et le monde financier - pas seulement londonien - en profite en provocant à dessein le plus possible d'instabilité, d'incertitudes et de rumeurs incontrôlables. Les États membres plus faibles en font les frais, des populations entières en sont les victimes. Le Premier ministre britannique a d'ailleurs souligné devant le parlement national qu'il avait dit non aux pressions de Mme Merkel et de M. Sarkozy dans le but de défendre les intérêts de la City. Attention, il ne s'agit pas d'intérêts exclusivement britanniques: toutes les banques dont l'activité réside dans la spéculation en profitent.

Actions parallèles. On ne va pas décrire pour la énième fois une réalité bien connue. Notre objectif est de souligner que la guerre contre la spéculation financière est loin d'être gagnée. Elle comporte d'ailleurs un grand nombre de réalisations parallèles: la taxation qu'on appelait autrefois taxe Tobin comporte des difficultés nombreuses, mais progresse ; la lutte contre l'évasion et la fraude fiscale, le Parlement européen vient d'en débattre ; sauf coup de théâtre, le Traité de discipline budgétaire, avec les obligations qu'il comporte, sera en vigueur prochainement. Et il faut tenir compte de la ténacité des institutions communautaires, avec le Parlement européen en tête, qui soutiennent de toutes leurs forces une action parallèle vigoureuse de relance économique (ce qui devrait à mon avis rendre inutile l'hypothèse de réviser le Traité sur la discipline budgétaire pour y insérer des dispositions sur la relance).

On constate en même temps la conviction d'un nombre croissant de forces politiques que les évolutions en cours conduiront inévitablement à une Europe fédérale, bien que la notion et la définition de cette évolution/révolution fassent l'objet d'opinions différentes. Conclusion: l'initiative de révision du rôle et du fonctionnement de la BCE qui vient d'être lancée en France n'est qu'un élément, en partie inattendu, d'un ensemble très vaste dont dépendra en large partie l'avenir de l'Europe. (FR)

 

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