Le goût de décrier l'UE. Je me sens peut-être un peu moins isolé dans l'effort de présenter, dans cette rubrique, une image équilibrée de la construction européenne, rendant compte non seulement des difficultés et des échecs, mais aussi des progrès et des réussites. Parce que, figurez-vous, il en existe. Et je commence à entrevoir une légère tendance à les reconnaître, sans céder toujours au goût, évidemment exquis, de dénigrer l'activité communautaire par principe. Les pessimistes professionnels ont obtenu le résultat d'être largement suivis par l'opinion publique: aujourd'hui, l'Europe fatigue et ennuie. Les analyses sérieuses n'y changent rien. J'ai cité récemment une étude historique factuelle des conflits dans le monde, d'où il résulte qu'aucun continent ni groupe de pays n'a jamais connu dans l'histoire une période de paix aussi longue et stable que l'Union européenne depuis qu'elle existe: on dépasse ses frontières et on ne constate que conflits ; et l'UE se donne beaucoup de mal pour obtenir qu'ils cessent. En fait, on ne connaît tout autour que des pays qui s'efforcent d'être admis dans cette Union si décriée, on ne trouve que des gens qui tentent d'en franchir les frontières, même dans l'illégalité. Et on a envie de penser: quel soulagement si ceux qui proclament leur fatigue, voire même leur dégoût pour l'unité européenne, en sortaient vraiment !
Nuisances de la mode pessimiste. J'ai à présent l'impression que le nombre des responsables politiques et des observateurs qui commencent à réagir au refrain pessimiste augmente ; ils le trouvent fastidieux parce que répétitif et systématique ; et surtout ils en constatent les nuisances. Même dans les cas où les drames sont réels et les difficultés sont sérieuses, on s'efforce enfin de ne pas négliger l'aspect encourageant.
Exemple grec. Le Premier ministre grec a observé que la crise actuelle peut représenter « une opportunité de succès pour la Grèce et l'Europe, entraînant un approfondissement de l'intégration et de la gouvernance économique » ; son pays dispose « d'atouts majeurs, un potentiel qui a été mal géré par le passé », et il a cité notamment une meilleure utilisation des fonds structurels européens (voir notre bulletin n° 10473). Il est vrai que M. Papandreou a évité de citer trois évolutions indispensables pour son pays ; les dépenses militaires, la taxation des armateurs et celle de certaines propriétés et activités de l'Église ; ça viendra peut-être. Encore plus important: l'implication des banques dans le coût des opérations visant à alléger la dette grecque. Jean-Claude Juncker, président de l'Eurogroupe, a affirmé que les États qui sauvent les banques en les finançant, ou qui entrent dans leur capital, doivent participer aussi à leur gestion et réclamer leur part de bénéfices éventuels ; il a déclaré au journal allemand Handelsblatt: « Les gens deviennent fous en voyant leur gouvernement donner de l'argent aux banques. » L'orientation visant à augmenter considérablement la part des banques, qui appliquent des taux d'intérêt faramineux sur l'achat de bons du trésor grecs, dans la diminution de la valeur de ces bons, est à situer parmi les éléments positifs de la politique de l'UE contre les abus financiers. Mais comment l'opinion publique pourrait-elle être consciente de ce résultat positif ?
De l'agriculture à l'aide aux pays pauvres. La digression qui précède ne doit pas donner l'impression que l'appel à une évaluation équilibrée de la réalité européenne se réfère essentiellement à la crise monétaire et aux problèmes de l'euro (qui sont en fait le résultat des déficits budgétaires de la plupart des États membres). Mon appel au parler vrai se réfère à plusieurs aspects de l'activité communautaire, notamment aux initiatives récentes de la Commission européenne dans des domaines fondamentaux de l'activité communautaire, comme l'avenir de la politique agricole commune et la refondation de la politique européenne d'aide au développement des pays pauvres. Il s'agit de documents essentiels, qu'il faut évaluer de manière objective, en évitant de devenir les porte-parole des milieux intéressés, qui ont déjà commencé à réagir avec vigueur et s'efforcent d'imposer leurs vues, souvent dictées par des intérêts spécifiques.
Il serait en outre opportun, à mon avis, d'éviter de dramatiser la divergence entre la méthode communautaire et la méthode intergouvernementale dans la gestion de l'UE. C'est une bataille réelle dans laquelle les institutions sont engagées. Il est impératif de définir des compromis, qui sont possibles dans l'intérêt de l'Europe si l'on tient compte que: a) il ne faut pas donner l'impression d'une guerre entre la Commission d'un côté, le Conseil européen et l'ÉCOFIN de l'autre ; b) dans la réalité quotidienne, M. Barroso et M. Van Rompuy coopèrent souvent ; c) les opinions publiques ne peuvent pas se sentir concernées par des questions qu'elles perçoivent comme juridiques et donnent l'impression de rivalités personnelles.
Ces trois sujets seront, dans les prochains jours, au cœur de cette rubrique.
(FR)