L'art de donner raison à tous. Une déclaration comme celle du G 20 du Toronto, c'est une trouvaille: elle reprend les positions de tous les participants, chacun en retient la phrase qu'il préfère et se félicite du succès de sa thèse. Cette situation se répercute sur les commentaires: chacun choisit ce qui lui permet soit de se féliciter d'avoir eu raison à l'avance, soit de critiquer l'ineptie du résultat. Un exemple ? Il avait été beaucoup question, à la veille, des divergences entre les États-Unis et l'Allemagne, les premiers donnant la priorité à la relance économique, les seconds à l'équilibre budgétaire. Les deux thèses sont, l'une et l'autre, reprises dans la déclaration finale du G 20. Les voici en résumé. Position américaine: Le risque existe que les coupes parallèles des dépenses nuisent à la croissance ; afin de rééquilibrer la demande globale, les économies ayant des actifs commerciaux significatifs sont appelées à favoriser la demande interne. Et voici la thèse allemande: Les événements récents ont prouvé l'importance de finances publiques soutenables ; les pays ayant des problèmes budgétaires graves doivent accélérer la consolidation de leurs budgets.
La stratégie unique n'existe pas. On pourrait citer d'autres exemples du caractère œcuménique de la déclaration du G 20. En fait, chacun a sa part de raison. La relance économique est subordonnée aux investissements, à l'expansion de la demande et de la production. Mais il est tout aussi évident que l'assainissement des finances publiques est un préalable à la croissance future, car les pays trop endettés ne peuvent se financer qu'à des conditions insoutenables ; et en l'absence de financements, comment pourraient-ils soutenir l'activité économique ? Voici alors la formule du G 20: une « réduction des déficits favorable à la croissance ». C'est bien trouvé, n'est-ce pas ? Il suffisait d'y penser. La vérité est qu'une stratégie uniforme ne peut pas exister parce que les situations diffèrent et que la « Déclaration » de Toronto reflète cette situation ; elle cite beaucoup de thèmes, exprime des intentions et un calendrier, mais sans choisir ni décider.
Si les politiques préconisées ne sont pas uniformes, les instruments à mettre en œuvre ne peuvent pas l'être non plus. Chacun suivra sa voie concernant la taxation des activités financières (taxe Tobin ou autres formules) et l'impôt sur les grandes banques, qui est simplement cité parmi les instruments possibles, en rappelant quelques évidences comme la nécessité que les prélèvements éventuels ne nuisent pas au flux des crédits à l'économie tout en réduisant les risques financiers ; et qu'ils tiennent compte, bien entendu, des spécificités nationales. L'application des nouvelles règles sur les fonds propres des banques est retardée. Pour les agences de notation, la Déclaration n'indique que des principes généraux évidents: accroître la transparence et la qualité de leurs notations et éviter les conflits d'intérêts. Merci pour le rappel.
L'augmentation du taux de change de la monnaie chinoise, elle, n'est nulle part évoquée, la Chine ayant souligné que, si sa monnaie augmente de valeur, c'est pour des raisons et évolutions internes et en aucun cas parce que les pays tiers le demandent ; la Chine ne négocie pas sa politique monétaire. Par ailleurs, on connaît à l'avance les résultats des objectifs retentissants du G 20, comme la réduction de 50% des déficits budgétaires d'ici 2013: à l'échéance, certains pays l'auront respectée, d'autres pas du tout.
Utilité du G 20. Ce qui précède ne signifie évidemment pas que le G 20 soit inutile. C'est le contraire qui est vrai ; l'entrée des pays émergents dans la gouvernance économique mondiale est en elle-même une avancée colossale qui paraissait un rêve il n'y pas longtemps. L'affirmation de principes et orientations communs est une évolution positive en elle-même. Mais Toronto a confirmé que les situations ne sont pas uniformes et qu'une stratégie uniforme n'est pas possible. Chaque groupe de pays doit à présent agir en tenant compte des principes et des objectifs reconnus par tous.
Le moment de l'UE. C'est ici que se situe pour l'Europe la question fondamentale: comment agir concrètement ? Le résultat du G 20 a été présenté parfois comme un succès, parfois comme un échec total. Prenons deux positions extrêmes. La déclaration commune Barroso-Van Rompuy fait état d'une large convergence du Sommet du G 20 vers les thèses européennes en faveur à la fois de la stabilisation et de la croissance. Par contre, le groupe des Verts du Parlement européen dénonce l'échec du G 20, qui a reporté toute décision sur la régulation des marchés financiers et n'a pas retenu la taxe sur les transactions financières, et invite l'UE à agir. Quant aux États membres, l'Allemagne rejette explicitement la thèse selon laquelle l'assainissement budgétaire nuirait à la croissance ; les déficits budgétaires sont au contraire la cause essentielle des crises.
L'Europe doit concrétiser sa réponse à la crise, tout en tenant compte des orientations mondiales. On sait à quel point ce travail est en cours, avec la participation active de toutes les institutions.
(F.R.)