Les trois conséquences. Les arguments qui, à mon avis, déconseillent l'adhésion de la Turquie à l'UE ont été exposés dans cette rubrique à plusieurs reprises. Pourquoi y revenir, au risque d'être quelque peu répétitif ? Parce que certaines évolutions récentes ont encore renforcé ces arguments (voir cette rubrique d'hier). L'adhésion turque aurait pour l'Europe trois conséquences fondamentales:
1) la renonciation à l'identité géographique. L'adjectif « européenne », présent dans les différentes dénominations de la construction communautaire (CECA, CEE, UE), serait privé de signification, car la Turquie est essentiellement asiatique. C'est un honneur d'être asiatique, si l'on considère ce que l'Asie a apporté au monde ; mais l'Europe a son identité. Le président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, a fait récemment une remarque quelque peu ironique: ceux qui ont décidé de négocier l'adhésion de la Turquie « ont ouvert la possibilité que l'Europe dépasse les frontières géographiques telles qu'enseignées en classe de primaire ». Et alors pourquoi pas le Maroc, qui le souhaiterait, ou le Québec, que De Gaulle voulait «libre» ?
2) l'écroulement de la politique de cohésion et de la politique agricole commune, telles qu'elles sont actuellement conçues. Le financement de ces politiques est fondé sur des critères dont le résultat serait d'orienter une grande partie de crédits vers la Turquie, si elle y participe, en gonflant très sensiblement le coût de la PAC et en supprimant ou en réduisant dans plusieurs États membres les financements au titre de la politique de cohésion. La situation deviendrait politiquement délicate et financièrement intenable.
3) l'implication dans des politiques et des questions complexes et controversées qui ne concernent pas l'Europe. Deux exemples suffisent: a) l'existence (ou la non-existence) d'une « identité kurde » qui pourrait déboucher sur la revendication d'unifier les différents « Kurdistan » situés par certaines publications en Iraq (où cette dénomination est officielle), en Turquie et en Iran ; b) le rôle particulier de la Turquie dans certaines régions ou pays de l'ancien Empire ottoman (qui gardent en partie la langue turque).
Quatre catégories. À la lumière des trois constatations citées, les partisans de l'adhésion devraient appartenir à l'une des catégories suivantes: a) ceux qui souhaitent une Europe peu intégrée, une simple coopération renforcée ; b) ceux qui ne croient plus au rêve de l'intégration auquel ils avaient cru au départ ; c) ceux qui estiment inévitable l'Europe « à deux vitesses », où tous les pays auraient leur place, mais ayant au centre un noyau dur vraiment intégré ; d) ceux qui n'ont pas réfléchi aux répercussions de l'adhésion turque. Onze ministres de l'Agriculture (dix d'Europe centrale et orientale, plus Chypre) ont demandé formellement que la dimension financière de la PAC respecte le principe de solidarité, conserve les aides au développement des zones rurales (modernisation, compétitivité, etc.) et rejette l'hypothèse de soutiens diversifiés. Combien de subventions seraient-elles ainsi destinées au développement agricole de l'Anatolie ?
Les membres du groupe a) ne cachent pas leur objectif. Le parlementaire européen Charles Tannock a déclaré en session plénière que l'appui du groupe Conservateurs et Réformistes européens à l'élargissement de l'UE vise en premier lieu à « diluer l'ambition fédéraliste ». Le représentant le plus illustre du deuxième groupe est Michel Rocard, selon lequel le rêve de l'intégration s'est évanoui et la Turquie a sa place dans une UE peu ambitieuse et intergouvernementale. La thèse du noyau dur inévitable est soutenue notamment par Guy Verhofstadt, qui ne croit pas à la possibilité d'une UE vraiment ambitieuse ayant une trentaine d'États membres ; mais la formule des deux vitesses n'est pas beaucoup aimée dans plusieurs capitales.
Quant au dernier groupe, il est étonnant que certains États membres (notamment d'Europe centrale et orientale) ne comprennent pas à quel point les financements dont ils bénéficient actuellement seraient réduits s'ils devaient les partager avec la Turquie, qui en deviendrait le premier bénéficiaire.
Il est vrai qu'une partie du Parlement européen continue à appuyer l'adhésion turque en estimant qu'elle représente l'aiguillon le plus efficace pour convaincre Ankara d'effectuer les réformes internes indispensables ; mais la liste des réformes que le PE a réclamées par un vote à main levée (voir notre bulletin n° 10075) est tellement exigeante qu'elle ressemble à un catalogue théorique de souhaits. Une distance abyssale existe entre l'appui de principe à l'adhésion turque et l'énumération des conditions posées.
Mario David, du groupe PPE, a suggéré qu'un référendum soit organisé en Turquie demandant aux citoyens s'ils acceptent les valeurs et les règles européennes ou s'ils préfèrent garder leurs valeurs et négocier avec l'UE un « partenariat privilégié ». On arrive ainsi au deuxième aspect fondamental de l'adhésion: est-elle souhaitable pour la Turquie elle-même ? Cette rubrique y reviendra prochainement. (F.R.)