L'existence même de l'euro aurait été compromise. L'avalanche de critiques aux orientations retenues par les chefs d'État ou de gouvernement de l'UE à propos de la « gouvernance économique » de la zone euro est justifiée: il est vrai qu'elles sont insuffisantes, que certains aspects ne sont pas clairs, qu'elles soulèvent des perplexités. Mais en même temps ces orientations représentent, par le fait même qu'elles existent, un tournant de la construction européenne, qui a enfin reconnu la nécessité de renforcer le volet économique de l'UEM (Union économique et monétaire), indispensable pour l'équilibre et la survie même de cette Union.
Pourquoi revenir sur ces concepts déjà développés par cette rubrique dans nos bulletins N°10107 et 10108 ? Parce que les critiques et les réserves non seulement négligent l'aspect « tournant historique » (sur lequel j'ai insisté avec peut-être un excès d'emphase) mais surtout oublient le résultat d'une absence éventuelle d'accord sur la relance de la gouvernance économique. Je crois que le manque de consensus à ce sujet aurait ouvert la voie à la fin de l'euro. La monnaie commune ne peut exister que si sa stabilité est garantie par des disciplines, et si ces disciplines sont respectées par tous les pays qui y participent. Les manquements d'un État membre qui ne représente qu'une partie très limitée de la puissance économique de la zone euro ont fait dégringoler la valeur de la monnaie commune d'une manière considérable.
Maintenant, l'exigence de développer le volet économique de l'UEM est reconnue en tant qu'aspect incontournable de la gestion de l'euro. Tout en critiquant la « déclaration » du 25 mars des chefs d'État et de gouvernement de la zone euro, on ne devrait pas oublier à quel point l'euro a déjà transformé l'Europe: les modes de vie, les déplacements d'un pays à l'autre sans devoir changer de monnaie, la facilité des transactions commerciales, tout est devenu plus simple et plus européen. Les pays de l'UE qui ne font pas encore partie de cette zone ne rêvent que d'y rentrer, avec des échéances (parfois illusoires) qu'ils espèrent respecter: l'Estonie en 2011, la Bulgarie en 2013, la Hongrie, la Lettonie et la Lituanie en 2014, la Pologne et la Roumanie en 2015, la République tchèque, plus réaliste, en 2017. Dans les pays de l'euro, les jeunes ne se rendent même plus compte de ce que la monnaie unique signifie pour leur vie quotidienne car ils ignorent quelle était la situation auparavant. .
Tout est encore à discuter. À la condition qu'il soit tenu compte du cadre général évoqué, toutes les critiques sont admises et elles sont même utiles, car il est vrai que les points d'interrogation sont encore nombreux. Il est possible que Jacques Delors lui-même, qui dénonce depuis toujours la faiblesse du volet économique de l'UEM, ne soit pas satisfait de la manière dont ce volet est actuellement envisagé ; sa vision comporte un équilibre entre les sanctions éventuelles et la solidarité, et pour le moment cet équilibre n'est pas clair. Tout est encore à définir: la nouvelle discipline budgétaire, les engagements à respecter par les pays de la zone euro, les sanctions pour qui ne les respecte pas, les relations entre cette zone et l'UE comme ensemble (aspect particulièrement obscur pour le moment). Il ne faudrait jamais oublier que la gouvernance commune devra s'appliquer à l'Allemagne elle-même ; sa politique économique sera en discussion autant que celles des autres États membres. Tous ces aspects, et bien d'autres, doivent être discutés par la task force que M. Van Rompuy est chargé d'organiser. Elle fait l'objet de tractations plus ou moins secrètes ; sa composition ne sera pas facile à déterminer. Mais M. Van Rompuy veillera au respect de l'échéance de la fin de l'année.
Le résumé simplifié d'Olli Rehn. Le commissaire européen aux Affaires économiques et monétaires a simplifié autant que possible la situation et l'évolution des événements, en trois phases: a) éteindre l'incendie allumé par le cas de la Grèce. En principe, les pompiers sont là ; b) utiliser les instruments du Traité de Lisbonne. Il a cité la possibilité pour la Commission d'adresser des « avertissements » aux États membres, et surtout l'examen en commun des lois budgétaires nationales avant leur adoption finale, en rappelant que cet aspect « a été longtemps tabou ». Il a rappelé que la crise du Pacte de stabilité de 2003 avait été provoquée par l'Allemagne, la France et l'Italie, qui s'étaient opposées ensemble aux éventuelles sanctions pour infraction aux règles budgétaires; c) à plus long terme, réfléchir à une éventuelle modification des traités pour renforcer la gouvernance. On sait que la voie de la modification du Traité de Lisbonne est contestée. Ce sera l'un des sujets de discussion de la task force de M. Van Rompuy.
(F.R.)