Les organisations agricoles doivent comprendre. Sans réformes, l'existence même de la politique agricole commune (PAC) serait compromise. L'hypothèse de l'asphyxier en supprimant son financement semble écartée, tellement les réactions à un tel projet ont été vives (voir cette rubrique d'hier) ; mais rien n'est acquis, car en l'absence de réformes, la PAC s'asphyxierait toute seule. Les organisations agricoles ne doivent pas se faire d'illusions ; les prises de position, les défilés, les manifestations même spectaculaires ou agitées peuvent obtenir quelques effets momentanés, mais seule la disponibilité à des négociations sérieuses et à des accords durables peut éviter l'écroulement. En particulier, les revendications purement sectorielles, visant à défendre les intérêts spécifiques de l'une ou l'autre catégorie de producteurs, sont inefficaces et parfois mêmes nocives. La défense de comportements et de modes de production nuisibles à l'environnement n'obtient plus aucun appui et donc aucun résultat ; les cas des « algues vertes » et de la pollution de l'eau potable provoquée par l'excès d'élevage porcin dans une région française sont bien connus.
Les grandes organisations agricoles au niveau européen (COPA et COGECA) multiplient les prises de position et les mises en garde, et les institutions européennes - Conseil Agriculture, Commission européenne, commission « agriculture » du Parlement européen - sont très actives. Mais si les opinions publiques sont amplement informées des inconvénients de l'activité agricole et en même temps en ignorent les bienfaits, la cause est perdue et l'objectif de l'autonomie alimentaire de l'Europe perd ses appuis.
Je tiens compte, dans les considérations qui suivent, surtout de trois éléments: a) le document du groupe socialiste du Parlement européen pour une réforme de grande ampleur de la PAC, résumé dans notre bulletin n° 10091 ; b) une conférence récente sur la PAC de Georges Rencki, qui avait fait partie, en tant que jeune fonctionnaire européen, de l'équipe de Sicco Mansholt à l'époque de la création de la PAC ; c) les informations de nature agricole publiées régulièrement dans notre bulletin quotidien.
Les principes du groupe socialiste. Le plan des socialistes invite notamment à reconnaître la légitimité des aides publiques destinées à réduire les émissions de gaz à effet de serre et à combattre la pollution des eaux et la dégradation des sols. Ces aides, reconnues comme licites au niveau international, deviendraient ainsi inattaquables au sein de l'OMC. Des financements publics seraient prévus aussi en faveur de l'installation des jeunes agriculteurs, la formation professionnelle, la retraite anticipée et en général les investissements dans les exploitations, de façon à promouvoir une production agricole durable dans l'ensemble de l'UE. La PAC devra disposer des moyens budgétaires nécessaires pour rémunérer les services rendus à la société par l'activité agricole, qui ne peut pas être considérée, en raison de ces services, comme un secteur économique comme les autres. C'est sur la base de ces principes que la nouvelle PAC renouvelée serait bâtie.
Reconquérir les opinions publiques. À côté des principes, M. Rencki n'oublie pas les erreurs et les déviations que la PAC a connues au cours de son histoire, à cause essentiellement des situations de départ différentes entre les États membres. Il cite en particulier: les garanties de prix sans limites de quantité, justifiées par l'exigence d'encourager la production à l'époque des pénuries alimentaires ; la fixation de prix garantis trop élevés, voulue par l'Allemagne afin de sauvegarder sa production. Ceci a provoqué des excédents artificiels ainsi que des épizooties (la vache folle !), la pollution des eaux par les nitrates, le recours excessif aux pesticides, la destruction de certains excédents, des subventions parfois excessives à l'exportation. Faudrait-il en conclure que la PAC doit être abandonnée ? Pas du tout, car l'évolution du monde en commande au contraire le maintien, compte tenu de: a) l'expansion de la demande mondiale de produits alimentaires, en raison de la croissance économique et surtout démographique ; b) la fréquence en hausse des accidents climatiques ; c) les éléments artificiels comme: la production de biocarburants ; la spéculation sur les prix agricoles ; la ruée de la Chine, de la Corée du Sud, des Émirats arabes, etc. vers les terres agricoles africaines. L'UE devra de toute manière réduire certaines de ses productions afin de les rendre compatibles avec les impératifs environnementaux, en limitant les engrais, les pesticides, les aliments composés pour animaux et même, parfois, l'irrigation. L'agriculture de l'UE doit devenir moins « industrielle », en tenant compte de la phrase de l'ancien commissaire à l'Agriculture, Franz Fischler: « La technologie et la chimie ont donné aux agriculteurs les moyens de vivre aux frais des générations futures, et de compromettre l'avenir ».
Voir dans les pages suivantes les conclusions générales de Georges Rencki. (F.R.)