Ni possible ni souhaitable. L'échéance pour la conclusion des négociations commerciales internationales dites Doha round continue à être retardée, on parle maintenant de la fin de l'année en cours ; ça fait longtemps qu'il dure, ce petit jeu avec le calendrier. Ce n'est pas grave, si les effets d'un succès seront effectivement aussi positifs qu'on le dit. Mon opinion est que les négociations peuvent aboutir, à la condition que pour le secteur agricole on se contente à peu près de ce qui est déjà acquis ; trop de concessions supplémentaires ne seraient ni possibles ni souhaitables.
Pourquoi ? Parce que les évolutions de la situation alimentaire et écologique, les progrès des connaissances et les exigences des consommateurs conduisent à constater que le libre-échange total, ou presque, serait dans ce secteur incompatible avec les objectifs essentiels de l'humanité tels que: lutte contre la faim dans le monde ; protection de la nature et de l'équilibre climatique ; reconquête d'un niveau raisonnable d'autonomie alimentaire dans les pays pauvres ; maintien de cette autonomie substantielle en Europe, sans réduire les importations (l'UE est, de loin le plus grand importateur de produits agricoles en provenance des pays en développement) ; condamnation de certains comportements cruels à l'égard des animaux. À ces grands objectifs s'ajoutent: les gaspillages d'énergie et la pollution supplémentaire provoqués par les transports intercontinentaux de fruits, légumes et autres denrées dont les traversées transocéaniques sont souvent injustifiées ; l'impossibilité de contrôler le respect des normes de qualité dans des lieux de production très éloignés; l'orientation croissante des consommateurs en faveur de produits qui n'ont pas trop voyagé. Sans parler des analyses récentes sur les effets dévastateurs que les élevages de dimensions excessives, bovins en particulier, ont sur la qualité de l'air.
Sans reculer. Les remarques qui précèdent n'ont pas le même poids et la même valeur ; mais, réunies, elles sont décisives. Il ne s'agit pas de condamner les échanges agricoles, mais de constater ce que le libre-échange total entraînerait comme inconvénients et déséquilibres.
Les pays grands exportateurs de produits agricoles et alimentaires (parmi lesquels figure d'ailleurs, en bonne position, l'UE elle-même) ne sont pas à placer sur le même plan. On n'a pas entendu, à ma connaissance, de plaintes sérieuses et motivées à l'égard de l'Australie ou de la Nouvelle-Zélande, ni de quelques autres pays; le Brésil multiplie les interventions et les garanties pour la sauvegarde de l'Amazonie ; d'autres exemples positifs pourraient être cités. Il est hors de question de reculer par rapport au degré de libéralisation déjà acquis ni par rapport aux avancées convenues dans les négociations de Genève. Mais des règles supplémentaires sont opportunes, voire indispensables, et certaines exigences (encouragement de la production alimentaire dans les pays moins favorisés, équilibre naturel, sauvegarde de la biodiversité et ainsi de suite) doivent prévaloir sur les intérêts purement commerciaux.
Expérience du passé. Dans le passé récent, la tendance à la libéralisation totale des échanges agricoles a eu des conséquences désastreuses pour les pays pauvres: elle a ruiné leur agriculture de subsistance en les rendant dépendants des importations pour les besoins alimentaires de leurs populations; elle a développé la monoculture pour l'exportation au profit des politiciens locaux corrompus et des multinationales en ruinant leur équilibre territorial. Certains de ces pays commencent à peine à agir pour remédier à ces désastres. De leur côté, les pays développés introduisent des règles de plus en plus sévères en matière de qualité alimentaire, mais ces règles deviennent inefficaces si les produits importés ne les respectent pas.
Les droits des animaux. Bien d'autres aspects qui imposent des orientations nouvelles pourraient être cités. Je me limite à évoquer celui du bien-être animal. La perception de cet aspect évolue considérablement. Le séminaire européen qui lui a été consacré récemment le prouve: des parlementaires européens, des hauts fonctionnaires de la Commission européenne et des représentants des gouvernements des États membres ont défendu des concepts tels que: les animaux sont des « êtres qui ressentent » au même titre que les humains ; au fond, « nous sommes tous des animaux » ; les antibiotiques devraient être interdits dans l'alimentation animale, dans l'intérêt de l'humanité elle-même ; la concurrence commerciale ne devrait pas être faussée par la différence des règles en ces domaines (voir notre bulletin n° 10072).
Résumé en une phrase: à mon avis, une libéralisation supplémentaire massive et non contrôlée des échanges agricoles dans le monde nuirait aux objectifs essentiels de l'humanité.
(F.R.)