Aucun progrès vers les vrais objectifs. On a beaucoup parlé de l'Union pour la Méditerranée (UpM) ces derniers temps: nominations, installation du secrétariat, conférences, réunions, prises de position. Mais quant aux objectifs de l'UpM, aucun progrès: au lieu d'avancer, on recule. L'UpM a son secrétaire général, installé dans un palais à Barcelone, où il attend ses secrétaires généraux adjoints, six au lieu des cinq d'abord prévus, un de plus ne pourra pas faire de mal. Au nom de la France (qui détient avec l'Égypte la coprésidence), Bernard Kouchner a déclaré que la nomination du secrétaire général représente « une avancée décisive ». Vers quoi ? Vers la « construction institutionnelle de l'Union ». Il a sans doute raison: les bureaux, les fonctionnaires, les conférences et les réunions sont en expansion. Les quelques divergences sur la répartition des coûts seront sans doute surmontées, et on sait déjà qui payera l'essentiel.
La zone de libre-échange globale n'est qu'un slogan. Mais les objectifs ? Le premier, on le sait, est une vaste zone de libre-échange englobant tous les États de l'UpM. Echéance prévue: l'année 2010, celle-ci. Il est vrai que sur le calendrier on est devenus plus prudents: le programme de la présidence espagnole du Conseil se limite à indiquer comme objectif de «stimuler les négociations sur la zone de libre-échange euro-méditerranéenne » (voir notre bulletin n° 10066). L'échéance est oubliée mais l'objectif subsiste. Or, les personnalités politiques qui le réaffirment (y compris au sein du Parlement européen) paraissent ignorer qu'une ZLE globale présuppose que le libre-échange existe entre les pays tiers méditerranéens, comme il existe à l'intérieur de l'UE. Mais sur l'autre rive de la Méditerranée, rien de semblable n'existe ni n'est prévu; certaines frontières sont carrément fermées, les pays concernés n'ont aucune intention de les ouvrir, la situation a même empiré. Ce n'est pas moi qui le dis ; le journaliste marocain Mohamed Chaoui a écrit que la dernière mesure algérienne a été la fermeture des frontières économiques en ajoutant que ce n'est pas un cas isolé: « Même lorsqu'un accord de libre-échange est signé, comme l'accord Quadra, il n'est pas respecté. Des opérateurs économiques l'ont appris à leurs dépens sur les marchés tunisiens, égyptiens ou jordaniens. »
Les intérêts et les ambitions divergent. Les attitudes citées ont sans doute leurs justifications. La vérité est que les ambitions et les intérêts des pays tiers méditerranéens divergent radicalement. La Turquie se trouve déjà, dans ses relations commerciales avec l'UE, dans un régime d'Union douanière, plus avancé que le simple libre-échange. L'Algérie sait que ses produits d'exportation - gaz et pétrole- bénéficient de toute manière de l'accès sans entrave au marché européen ; pour elle, le libre-échange signifierait l'ouverture de ses frontières aux produits européens, ce qu'elle ne souhaite pas. Le Maroc a obtenu un « statut avancé » qui - dixit Eneko Landaburu, chef de la délégation de l'UE sur place - est la reconnaissance par l'UE des progrès accomplis par ce pays qui a bien conduit ses réformes économiques, sociales et politiques, et sera en pratique intégré en totalité au marché intérieur européen (voir notre bulletin n° 10032) ; il n'a aucun intérêt à s'aligner sur les autres. Les relations de l'UE avec Israël sont encore d'une autre nature, et il est inutile d'insister sur les difficultés des relations entre Israël et les pays musulmans. D'autres pays ont conclu ou négocient des accords commerciaux et de coopération bilatéraux avec l'UE, voire entre eux dans certains cas ; mais il n'est pas question d'une zone de libre-échange globale. Dans ces conditions, la grande zone de libre-échange euro-méditerranéenne n'est qu'un slogan, une vue de l'esprit ; ceux qui l'annoncent le font soit par démagogie, soit par ignorance. Il faudrait aussi comprendre à quel point l'absence de libre-échange entre les pays tiers méditerranéens décourage les investissements européens: si un industriel sait que sa production dans un pays de l'autre rive bénéficie du libre accès dans toute la zone, il a intérêt à investir: si sa production n'a comme marché que le seul pays de l'investissement, ce dernier n'est pas rentable. Les chiffres le confirment.
Structure lourde qui paralyse. Ce qui précède ne signifie aucunement que les relations de l'UE avec les pays tiers méditerranéens soient dans l'impasse. Au contraire, elles évoluent de manière positive sur le plan bilatéral, dépassant parfois les limites géographiques nationales. Certains de ces pays ont constitué des groupes autour d'initiatives intéressantes. Et on sait que certains grands projets communs sont nécessaires. Ce ne sont pas les perspectives ni la bonne volonté qui font défaut, c'est la structure lourde et bureaucratisée de l'UpM qui n'est pas appropriée. L'Assemblée parlementaire mixte est un forum pour prises de position politiques sans doute licites et même logiques dans son cadre, mais qui n'aident en rien les réalisations concrètes ; on n'a pas besoin de cette Assemblée pour savoir à quel point les parlementaires égyptiens ou palestiniens critiquent le comportement d'Israël, ou combien certains parlementaires européens condamnent l'absence de liberté et les infractions aux droits de l'homme de l'autre côté. Cette rubrique y reviendra demain.
(F.R.)