Quelques évolutions récentes justifient un certain optimisme quant à la possibilité pour l'UE de s'engager enfin sur la voie du rééquilibrage indispensable entre les deux volets de l'Union Économique et Monétaire (UEM) et sur la possibilité de définir une surveillance suffisamment efficace de l'activité financière.
Vers une gouvernance économique européenne ? Le premier problème, on en discute depuis des années. La jambe monétaire de l'UEM est solide, la jambe économique est faible, si bien que l'ensemble boite, selon l'image célèbre de Jacques Delors qui avait dénoncé dès le départ ce déséquilibre. Aujourd'hui, tout le monde le reconnaît, et José Luis Zapatero, chef de gouvernement du pays de la présidence tournante, préconise une forme de gouvernance économique européenne dotée de pouvoirs contraignants et de la capacité d'infliger des sanctions (voir, dans notre bulletin n° 10060, son discours devant le Parlement). Certes, l'Allemagne a ses bonnes raisons pour regarder avec une certaine méfiance les élans soudains vers la gouvernance commune de la part d'États membres (je ne pense pas à l'Espagne, ou pas seulement à elle) qui n'ont pas géré leurs économies avec la rigueur nécessaire. Mais l'Allemagne comprend aussi que la gouvernance européenne souhaitée agirait en premier lieu dans le sens de la discipline: elle ne cautionnerait pas les mauvaises gestions et les gaspillages. Le renforcement de la jambe boiteuse consoliderait le respect des règles.
Dans ce cadre, est à considérer comme positive la confirmation de Jean-Claude Juncker, pour deux ans et demi, à la présidence du groupe de l'euro (Eurogroupe), qui a entre-temps acquis, par le Traité de Lisbonne, son existence institutionnelle. L'hostilité, surtout française, à sa nomination à la présidence stable du Conseil européen avait blessé M. Juncker ; c'est une chance que, malgré son amertume (qu'il n'a pas cachée), il soit resté en pleine activité, en gardant ainsi sa place de doyen au sein du Conseil européen et en prolongeant sa présidence de l'Eurogroupe. Les priorités du programme de travail qu'il a déjà présenté (voir notre bulletin n° 10059) sont axées sur le volet économique de l'UEM: la surveillance économique devrait dépasser l'aspect budgétaire. Dans sa lettre aux ministres des Finances, M. Juncker avait rappelé que le Traité de Lisbonne prévoit explicitement, pour la zone euro, l'élaboration d'orientations de politique économique ainsi que la surveillance de leur application (voir notre bulletin n° 10058). De son côté, la Commission européenne a indiqué son intention de développer un mécanisme de surveillance dépassant les recommandations pays par pays. L'orientation est commune.
L'Europe serait-elle donc mûre pour redresser la jambe qui fait boiter l'UEM ? Certes, plusieurs pays de la zone euro devront corriger bien des défauts et combler bien des lacunes. Il est intéressant de noter que les trois personnalités qui conduiront l'opération aux différents niveaux sont tous originaires d'un petit État membre: le Belge Van Rompuy au niveau des chefs de gouvernement ; le Luxembourgeois Juncker à la tête de l'Eurogroupe ; le Portugais Barroso à la présidence de la Commission.
Une évolution américaine qui implique directement l'Europe. Quant à la surveillance de l'activité financière, on a constaté que la Commission européenne et le Parlement européen sont sur la même ligne pour considérer que le compromis réalisé au Conseil est trop faible et doit être renforcé (voir notre bulletin N°10056). Le Parlement étant co-législateur, la prochaine négociation PE/Conseil est à suivre avec attention.
En attendant, l'évolution révolutionnaire qui s'est produite aux États-Unis intéresse directement l'Europe: Barack Obama s'est prononcé, en modifiant son orientation précédente, pour la séparation entre les banques commerciales (qui recueillent l'épargne du public pour financer les entreprises et l'activité économique en général) et les banques d'affaires, dont l'activité consiste dans l'achat et la vente de titres et dans la spéculation financière. Le mélange entre les deux activités est largement considéré comme la cause principale de la crise financière. L'UE est directement concernée car les banques européennes rejettent cette séparation en faisant valoir que l'introduction, de ce côté-ci de l'Atlantique, de restrictions qui n'existent pas de l'autre côté, affaiblirait les places financières européennes par rapport à celles des États-Unis. Or, si ces derniers rétablissent la séparation (qui chez eux avait été introduite en 1933 mais supprimée en 1999), l'argument fondé sur la concurrence disparaît, et les autorités européennes peuvent choisir la formule qu'elles estiment la plus appropriée. Cette rubrique reviendra demain sur cet aspect essentiel.
(F.R.)