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Bulletin Quotidien Europe N° 10406
Sommaire Publication complète Par article 34 / 35
SUPPLÉMENT HEBDOMADAIRE /

*** OLIVIER DE LAPPARENT: Raymond Aron et l'Europe. Itinéraire d'un Européen dans le siècle. Peter Lang (1 Moosstrasse, Postfach 350, CH-2542 Pieterlen, Suisse. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). Collection « Convergences », n° 58. 2010, 167 p., 33 €. ISBN 978-3-0343-0416-0.

Lointain prolongement d'un mémoire de maîtrise d'histoire remontant à 1997 qui a été très largement enrichi depuis, cet ouvrage rend justice à l'un des plus grands intellectuels français du siècle dernier. À la fois sociologue, philosophe ayant croisé Sartre sur les bancs d'université, éditorialiste inlassable, théoricien des relations internationales, Raymond Aron a laissé l'image d'un scientifique austère, qualifié par Claude Lévi-Strauss de « professeur d'hygiène morale et intellectuelle », en bref, résume l'auteur dans son introduction celle d'un « analyste froid, un sceptique viscéral loin de l'enthousiasme du militant, une figure intellectuelle qui semble ne jamais permettre à ses émotions de prendre le pas sur sa raison ». Le trait n'est nullement forcé. Il est par contre médisant lorsqu'il laisse entendre - comme ce fut largement le cas - qu'Aron se désintéressait de l'Europe à construire. Ainsi que le souligne le Pr. Robert Frank (qui fut son directeur de mémoire à l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne) dans sa préface, le mérite de ce livre est de déconstruire complètement cette image et de démontrer, preuves à l'appui, que l'engagement européen était, chez cet homme, sinon prioritaire dans ses activités, en tout cas « le plus constant, le plus continu ». À tel point, conclut le préfacier, qu'Aron avait constaté lui-même, à l'heure de ses Mémoires, que cet engagement avait « pu donner sens à une vie, la sienne », ce qui fait référence à un propos qu'il avait tenu à des étudiants de Francfort, la citation suivante en étant extraite et servant d'épigraphe à l'ouvrage: « L'homme d'action est celui qui garde le sens d'une tâche grandiose à travers les médiocrités quotidiennes. La communauté européenne ou la communauté atlantique, ce n'est pas le thème pour l'enthousiasme d'un jour, c'est le thème final de l'effort qui donne un sens à une vie ou fixe un objectif à une génération ».

Certains seront sans doute tentés de se saisir de cette citation pour y voir la preuve que Raymond Aron était atlantiste avant d'être européen. Sur ce plan aussi, le travail d'Olivier de Lapparent remet l'église au milieu du village. C'est vrai, Aron n'était guère enthousiasmé par le chantier de la construction européenne ouvert par Jean Monnet, jugeant sa méthode « trop technocratique pour toucher les peuples » et trop supranationale à son goût. Avec de Gaulle, il partageait l'objectif de bâtir une Europe « européenne », capable d'être indépendante des États-Unis. Mais le réalisme l'amenait à considérer, contrairement au général, que la guerre froide imposait à l'Europe de s'appuyer d'abord, et sans réserve, sur le cadre atlantique afin de pouvoir un jour devenir, une fois la menace du totalitarisme soviétique annihilée, vraiment indépendante et pleinement européenne.

Au fil des pages, l'auteur montre, de la sorte, que le penseur renvoyait dos à dos de Gaulle et Monnet, mais que « l'européen » veillait en lui depuis les années 30, à tel point qu'il avait proposé dès… 1952 que les six pays fondateurs de la première Communauté élisent au suffrage universel direct ce qui n'était pas encore le Parlement européen. Penseur du temps de la guerre froide et de la division du continent, bon nombre des écrits de Raymond Aron datent aujourd'hui d'une autre époque, heureusement révolue. Au détour des trois parties du livre que l'auteur consacre à « la déchirure de l'EUROPE 1933-1950 », à l'avenir commun qui se forgeait entre 1950 et 1970, enfin à une « Europe triomphante » ou « fébrile » des années 1970-1983, le lecteur n'en puisera pas moins beaucoup de leçons de sagesse… intemporelle. Par exemple, en 1948, il exhortait l'Europe à faire face à la menace soviétique en ces termes: « Face à une secte à la fois militaire et religieuse, qui applique en toute rigueur le principe: qui n'est pas avec moi est contre moi, la seule attitude honorable est l'assentiment total ou le refus absolu. Il n'y a pas de demi-mesure ». Certains, à n'en point douter, auraient aimé sortir des oubliettes de l'histoire cette sentence et l'asséner aux États-Unis de Georges Bush sans en changer un mot ! Dans le même esprit, il expliquait dans « Le Figaro » du 3 juillet 1959 que l'unité européenne était « une création continue qui, comme le monde dans la philosophie de Descartes, exige le renouvellement à chaque instant de l'acte de volonté créatrice ». Puissent les dirigeants européens au gouvernail en ces temps de très gros grain s'en souvenir à temps, faute de quoi l'Union ne restera peut-être même pas ce qu'Aron redoutait, à savoir « une combinaison de liberté commerciale à la base et de bureaucratie anonyme au sommet ».

Michel Theys

*** METIN AKSOY (sous la dir. de): Die türkisch-europäischen Beziehungen. Eine unendliche Geschichte. Peter Lang (voir coordonnées supra). 2010, 153 p., 26 €. ISBN 978-3-631-60436-6.

Les relations entre la Turquie et l'Union européenne ont toujours été compliquées. L'adhésion à l'Union du pays fondé par Atatürk est source de conflits entre les différents pays européens et même au sein de certains de ceux-ci. Les différences culturelles, historiques et religieuses nourrissent pour l'essentiel l'opposition de certains membres de l'Union, et d'une partie importante de leur population, à une entrée d'Ankara dans le club communautaire. Pourtant, la Turquie possède certains atouts à faire valoir. En effet, les économies européennes pourraient davantage encore profiter d'un accès privilégié au marché turc. Même si celui-ci partage déjà depuis longtemps la même union douanière avec les Vingt-sept, l'européanisation de la législation turque rendrait les relations économiques entre ce pays et l'Union plus simples encore. De même, sur le plan stratégique, l'État membre Turquie donnerait à l'Union un accès privilégié sur le Moyen-Orient, ce qui aurait des conséquences bénéfiques en termes de relations avec ces pays et de sécurité énergétique pour les Européens. Cependant, les opposants à une adhésion de la Turquie restent encore nombreux, les problèmes liés aux droits de l'Homme, à sa situation intérieure ou encore à ses relations avec Chypre leur donnant évidemment du grain à moudre. Tels sont les éléments qui se trouvent analysés dans cet ouvrage dont l'originalité réside dans le fait que la démarche des différents auteurs consiste à prendre la vision turque comme point de départ. En clair, il s'agit surtout, dans ces pages, de la Turquie par rapport à l'Union et non du contraire.

Après avoir rappelé l'histoire des relations entre l'Union et la Turquie, Metin Aksoy rentre directement dans le vif du sujet en abordant le thème de l'adhésion à l'Union européenne et en analysant, en particulier, les développements intervenus en Turquie suite aux initiatives législatives prises par Ankara afin de garantir le respect des critères d'adhésion. La partie suivante, rédigée par Ali Ayata, développe un peu plus encore ce sujet en se focalisant sur l'état de la démocratie et les droits de l'Homme en Turquie. Les dimensions culturelles et identitaires sont ensuite longuement discutées, les auteurs s'employant à en donner avant tout une vision depuis l'intérieur du pays. La Politique étrangère et de sécurité commune de l'Union fait, elle, l'objet d'une analyse en deux parties distinctes: la première avance une description des conséquences que pourrait avoir l'adhésion de la Turquie pour cette politique ; la seconde s'intéresse, elle, aux aspirations que nourrit Ankara dans le cadre de cette politique. À noter encore une contribution que Riza Arslan consacre à la position de l'Allemagne, ce pays ayant un rôle prépondérant dans le « dossier turc » en raison de l'importante communauté turque présente sur son territoire. L'ouvrage se clôture sur le seul article dont l'auteur n'est pas d'origine turque, Hans Walter Schmuhl instruisant le dossier de la candidature turque à charge et à décharge.

(JD)

*** WOLFF-CHRISTIAN PETERS: The Quest for an African Economic Community. Regional Integration and its Role in Achieving African Unity - The Case of SADC. Peter Lang (voir coordonnées supra). Collection « Europäische Hochschulschriften / Publications Universitaires Européennes / European University Studies », n° 591. 2010, 339 p., 46,50 €. ISBN 978-3-631-61032-9.

Politologue diplômé à l'Université de Hambourg, Wolff-Christian Peters est un amoureux de l'Afrique au point qu'il y vit depuis vingt ans. C'est sur cette base « vécue » qu'il se penche, dans cet ouvrage volumineux, sur l'ambition exprimée par l'Union africaine de créer une Communauté économique africaine d'ici à 2034, soit quelque septante ans après six pays d'Europe précurseurs en la matière. Dans un premier temps, l'auteur a la très bonne idée de rappeler les concepts et théorie à la base du processus d'intégration, avant d'en examiner brièvement trois exemples de réalisation (les six décennies d'intégration européenne, le développement de l'Asean en Asie et celui du Mercosur en Amérique latine) et d'éclairer les principales étapes du « modèle néo-classique d'intégration régionale », de la zone de libre-échange à l'Union politique ou supranationale en passant par l'union douanière, le marché commun et l'union économique. Il aborde ensuite la dimension historique de l'intégration régionale qui est propre à l'Afrique, ce en remontant notamment aux expériences du temps colonial et aux tentatives d'intégration panafricaine. Il en arrive enfin au thème central de son ouvrage en rappelant la nature et les résultats des différents projets lancés dans les différentes parties de l'Afrique postcoloniale, le point de départ de son analyse résidant dans le fait que la Communauté économique africaine est censée venir s'appuyer à terme sur huit Communautés économiques régionales reconnues. Or, observe-t-il, si son livre montre que la Communauté de développement de l'Afrique australe est sans conteste le regroupement régional africain le plus avancé et le plus prometteur à ce jour, il montre surtout qu'elle peine à atteindre les objectifs d'intégration qu'elle s'était elle-même fixés. L'essentiel de l'ouvrage vise, dès lors, à analyser, d'un point de vue politique et économique, l'état et les potentialités de la SADC, ainsi que les effets de la crise zimbabwéenne sur le processus d'intégration régionale, ce afin de tenter de vérifier si l'objectif de 2034 est un mirage ou non. (PBo)

*** LEONIE HOLTHAUS: Regimelegitimität und regionale Kooperation im Golf-Kooperationsrat (Gulf Cooperation Council). Peter Lang (voir coordonnées supra). Collection « Europäische Hochschulschriften / Publications Universitaires Européennes / European University Studies », n° 586. 2010, 111 p., 13,80 €. ISBN 978-3-631-60095-5.

L'Union européenne est à l'évidence le système de coopération entre États le plus abouti au monde. Elle a depuis inspiré plusieurs autres organisations de coopération régionale, et ce sur tous les continents. Derrière l'Union européenne, l'organisation de ce type la plus poussée est, outre le Mercosur, celle qui a été créée par les monarchies du Golfe Persique. Institué en 1981, le Conseil de Coopération du Golfe (CCG) a pour objectif d'institutionnaliser la coopération économique et en matière de sécurité des pays de la région, exception faite du Yémen. Les raisons principales de sa création, intervenue pendant la guerre entre l'Irak et l'Iran, résidaient avant tout dans le souci de renforcer la stabilité politique et économique de la région contre l'expansionnisme de ses voisins. Avec le temps et le soutien de l'Union européenne et des États-Unis, le CCG a diversifié ses outils de coopération, notamment par la création d'un marché commun en 2008 et l'avènement d'une monnaie unique. Cependant, comme tout régime politique, la question de sa légitimité se pose. Au-delà des raisons néo-réalistes les plus souvent avancées, Leonie Holthaus consacre cet ouvrage à une analyse socioconstructiviste de cette question, son analyse dépassant donc les considérations économiques et sécuritaires pour embrasser les questions de l'unité de la région ou de la présence d'une identité régionale. Le livre s'ouvre sur une explication du courant socioconstructiviste. L'auteur aborde ensuite les raisons extérieures qui ont poussé à la création du CCG, ainsi que leurs répercussions à l'intérieur des pays membres. Après un rappel de l'histoire du Conseil, Leonie Holthaus analyse les raisons socioconstructivistes de sa création, ainsi que sa prétention d'exclusivité. Les questions institutionnelles, notamment dans les domaines économique et de sécurité, sont ensuite étudiées, la dernière partie de l'ouvrage traitant de la coopération existante entre l'Union et le CCG, ainsi que de ses possibles conséquences en termes de légitimité à travers la coopération régionale.

(JD)

*** MAHMOUD BEN ROMDHANE: Tunisie, État, économie et société. Ressources politiques, légitimation et régulations sociales. Éditions Publisud (15 rue des Cinq-Diamants, F-75013 Paris. Tél.: (33-1) 45807850 - fax: 45899415 - Courriel: publisud.editions@cegetel.net - Internet: http://www.editionspublisud.hautefort.com ). Collection « Le développement dans les faits ». 2011, 282 p., 26 €. ISBN 978-2-36291-008-1.

Professeur des Universités, l'économiste qui signe ce livre a aussi été un acteur de la société civile (il a notamment été fortement impliqué dans Amnesty International) et de l'opposition démocratique tunisiennes. Même s'il a été bouclé quelques semaines avant que la révolution n'emporte le régime du président Ben Ali, l'intérêt de l'ouvrage reste entier car Mahmoud Ben Romdhane y analyse méthodiquement l'histoire de la Tunisie depuis l'indépendance dans les domaines à la fois économique, social et politique. Pourquoi, plus d'un demi-siècle après l'indépendance, la Tunisie continuait-elle de vivre sous un régime autoritaire ? Telle est l'une des questions clé abordées par l'auteur, au même titre que celles de savoir dans quelle mesure et comment des richesses et des revenus avaient pu être générés, sans parler de la manière dont ceux-ci ont été - ou n'ont pas été - redistribués. Utile pour comprendre la Tunisie de l'après Ben Ali. (MT)

*** YVES BOURRON: Jamal, un migrant acteur de développement. La revanche du territoire. Éditions Publisud (voir coordonnées supra). Collection « Espaces méditerranéens ». 2011, 268 p., 16 €. ISBN 978-2-36291-009-8.

Ce livre conte l'histoire peu banale d'un immigré sauvé et devenu sauveur par sa révolte. Né dans le Souss marocain de parents cultivateurs, Jamal Lahoussaine émigre, est embauché dans une entreprise française d'aluminium et se révolte bientôt contre les conditions faites aux travailleurs immigrés. Lorsque l'usine ferme, il fonde l'association « Migrations & Développement » qui, depuis, multiplie les projets de développement dans les coins les plus reculés du Maroc, l'association dont il a désormais cédé la présidence étant désormais reconnue comme un acteur majeur du codéveloppement, tant au Maroc qu'en France. (MT)

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